Maïti Girtanner, la force du pardon



Disparue en 2014 à 92 ans, Maïti Girtanner a laissé le témoignage d'une vie guidée par le courage et le désir fou du pardon. Jeune résistante battue à mort en 1944, elle parvint pourtant à se reconstruire et 40 ans plus tard, put rencontrer et pardonner à son bourreau.




De la vie de Maïti Girtanner, on ne retient souvent que l'épisode le plus célèbre : ce jour de 1984 où l'ancienne résistante de la Seconde Guerre mondiale put, dans sa vieillesse, rencontrer ce médecin nazi qui avait été son bourreau, et lui accorder son pardon. Geste héroïque qui touche par sa grandeur d'âme.

Mais n'est-ce pas ignorer qu'un tel geste fut en réalité préparé par toute une existence ? Toute la vie de Maïti Girtanner témoigne de son amour de l'Homme et d'un humble courage. "En regardant mon existence, dit-elle, je compris qu'une vie ne se mesurait pas aux projets que l'on se fixe ou aux aux idées que l'on se fait de soi-même, mais à la manière avec laquelle on fait face aux circonstances qui nous sont imposées"

Sa vie ne fut sans doute pas celle dont elle avait rêvée, mais celle qu'elle sut, avec ses qualités de coeur, accomplir pleinement. En cela elle est inspirante pour chacun de nous.

Une histoire qui commence en Suisse allemande

Elle ne fut pas non plus toujours une vieille dame mais commença par être une enfant sensible et une jeune fille qui eut 18 ans en 1940. Dans une biographie écrite par Guillaume Tabard en 2006 sous forme de témoignage, "Même les bourreaux ont une âme", elle se raconte sans emphase, toujours avec pudeur.

Elle naît donc en Suisse allemande en 1922, car son père appartient à une grande famille suisse qui aime servir son canton. Il parle plusieurs langues et voyage beaucoup, léguant à ses enfants un esprit d'ouverture et de tolérance. Bien que les Suisses soient en général de religion protestante, il choisit le catholicisme, et le transmet à Maïti qui aura toujours une foi très vivante.

Elle n'a pourtant que 4 ans quand son père meurt. Première épreuve inattendue. Sa mère, qui est française, repart vivre à Paris chez ses parents.


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Je serais pianiste, la musique serait ma vie

De cette famille maternelle, Maïti tire aussi le meilleur. Son grand-père est un professeur de piano de talent. "La qualité et la beauté étaient toujours au rendez-vous. La musique régnait en maître à la maison. Elle était l'air que nous respirions", raconte-t-elle dans sa biographie.

Elle-même aime le piano plus que tout, elle le travaille assidûment : "Petite fille, j'ai su que ma voie était tracée : je serais pianiste, la musique serait ma vie".

Maïti est adolescente et les années 30 défilent. Malgré ses origines germaniques, sa famille voit avec crainte la montée du nazisme. D'autant qu'elle est amie avec nombre de professeurs de musique d'origine juive qui perdent leur poste au Conservatoire de Paris.

Elle tient tête aux soldats allemands qui occupent sa maison

Maïti Girtanner, la force du pardon
En 1940, lorsque la France est envahie par l'armée allemande, la famille part se réfugier dans sa maison de vacances, à Bonnes, près de Poitiers. Là, des officiers allemands viennent réquisitionner une partie de la maison.

Dès le début, Maïti montre un aplomb surprenant : elle leur refuse l'une des deux chambres qu'ils veulent occuper. Elle va alors jusqu'à Poitiers en vélo pour plaider sa cause auprès du commandement allemand. Elle met en avant sa nationalité suisse, et comme elle parle couramment allemand... elle obtient ce qu'elle demande.

Le village de Bonnes étant situé sur la ligne de démarcation qui sépare la France libre de la zone occupée, Maïti obtient ainsi des laisser-passer qui lui permettent de passer le pont entre les deux zones. Au départ, cela lui permet de ravitailler le village en produits frais. Mais on lui confie aussi du courrier qu'elle cache sous les légumes. Puis des messages pour les réseaux de résistance.

A 18 ans, elle fait passer des dizaines de personnes en zone libre

Toujours sur son vélo, la jeune fille prend ainsi l'habitude de passer la ligne au nez et à la barbe des soldats allemands. Elle joue de son jeune âge et de ses boucles blondes pour endormir leur méfiance. Surtout, elle ne craint pas d'entrer dans leur poste de garde pour bavarder en allemand.

Elle passe un cran supérieur lorsqu'un jour, deux soldats français viennent frapper à sa porte pour demander à passer en zone libre. Maïti ne se dérobe pas. Comme la Vienne coule au pied de la maison, elle repère l'endroit où l'on peut traverser la rivière à la nage sans être vu des sentinelles allemandes. Le coeur battant, elle fait ainsi passer les deux hommes jusqu'en zone libre.

Puis tout naturellement, d'autres personnes se présentent. On commence à savoir qu'il y a à Bonnes, dans cette grande maison, "une jeune fille qui peut faire passer en zone libre". Certains pourtant sont étonnés de l'âge de leur "passeur" : Maïti n'a que 18 ans ! Mais les passages se multiplient : des soldats, des familles juives, un anglais... Beaucoup ont peur et c'est Maïti qui les encourage à ne pas craindre. "Vous croyez en Dieu", leur demande-t-elle ? Alors priez-le et avancez".

Elle part à Paris pour poursuivre ses actes de Résistance

Une scène en dit beaucoup sur les qualités morales de sa famille. Alors qu'elle cache dans l'écurie les deux premiers hommes qui veulent passer en zone libre, Maïti, qui n'a rien dit à sa famille, est convoquée par sa grand-mère, propriétaire de la maison. "Viens dans ma chambre dans une heure, on parlera". "De quoi s'agit-il exactement", demande-t-elle.

Maïti explique tout et s'attend à quelques remontrances, mais sa grand-mère finit par lui dire : "C'est d'accord, on les cache. Occupe-toi des communs. Tu peux compter sur moi". "Compter sur elle, commente Maïti, cela signifiait être sûre à la fois de son appui et de sa totale discrétion. Et dès cet instant, je me suis débrouillée toute seule".

En 1943, les Allemands avancent dans la "zone libre", la ligne de démarcation est supprimée. Maïti veut continuer à "être utile". "Toute interruption des activités de Résistance aurait été une désertion. Je le ressentais au plus profond de ma conscience", racontera-t-elle. Elle part donc seule à Paris où des amis lui prêtent une chambre.

En 1943, elle est arrêtée par la Gestapo

A Paris, Maïti continue à aider des amis à obtenir des papiers, à faire libérer des camarades arrêtés par la Gestapo... Elle utilise toujours ses "armes" : sa maîtrise de la langue allemande, son art d'amadouer. Elle va même jusqu'à accepter de jouer du piano devant des officiers nazis.
Elle agit avec un petit groupe d'amis mais soutient dans son livre qu'il ne s'agit pas d'un "réseau", elle dit avoir fait de la Résistance "en amateur". Une modestie d'autant plus touchante que l'on connaît le prix de cet engagement.

A l'automne 1943, Maïti est "cueillie" par la Gestapo alors qu'elle rentre chez elle. Cette fois, ses arguments n'y font rien, on la considère comme une "terroriste", nom donné par les Allemands aux résistants. Elle est embarquée dans un camion avec une quinzaine d'autres prisonniers. Pour elle, c'est "le temps de la Passion" qui commence.

Ils se retrouvent enfermés dans une grande maison du Sud-Ouest et livrés aux mains d'un jeune médecin nazi qui les roue de coups avec un gourdin.

En captivité, elle encourage ses codétenus à l'espérance

Dans ces circonstances extrêmes où le "chacun pour soi" et la tristesse menacent, Maïti encourage ses codétenus. Tout d'abord elle les exhorte à se parler : "On voulait faire de nous des animaux, la parole nous permettait de rester humains".

Puis comme tous savent qu'ils vont vers la mort, elle puise dans sa foi chrétienne des paroles d'espérance : ils vont vers la rencontre avec un dieu d'amour, "la rencontre la plus importante et la plus bouleversante de toute leur existence". Aucun bourreau ne pourra leur enlever cette espérance.
A plusieurs reprises, elle entrevoit dans la pénombre la silhouette élancée de Léo, leur bourreau, et pressent que ses paroles sont peut-être aussi pour lui.

Pourtant le calvaire se poursuit : des séances de coups méthodiques au bas de la colonne vertébrale qui détruisent tous les centres nerveux et provoquent d'atroces souffrances. Les prisonniers succombent et Maïti sent aussi la vie l'abandonner...

C'est in extremis, en février 1944, que la maison est prise d'assaut par la Croix-Rouge suisse qui vient libérer Maïti. Elle est vivante, mais incapable de marcher et son corps n'est plus que douleur. Une épreuve s'achève mais une autre commence.

Après 1944, plus rien ne sera comme avant

En 1944, Maïti Girtanner retrouve donc la liberté et la libération de la France approche... Mais si elle passe de longs mois à l'hôpital, son corps, lui, reste à jamais meurtri par les coups reçus. Il lui faut se rendre à l'évidence : plus rien ne sera comme avant.

Elle souffre encore beaucoup et devra vivre avec ces douleurs constantes. Mais il y a pour elle presque plus grave : lorsqu'elle se remet au piano, ses mains ne suivent plus, les séquelles nerveuses sont trop importantes. "C'en était fini, racontera-t-elle. Ce renoncement fut terrible à accepter. Durant des années, entendre jouer du piano me faisait pleurer. De rage et de regret."

Elle devra de même renoncer à avoir des enfants, à fonder une famille. On comprend combien le ressentiment aurait pu être fort. "Mais pour autant, dit-elle dans sa biographie, je n'en voulais à personne. Cela, de toute façon, n'aurait servi à rien et ne m'aurait pas rendu mes doigts. A aucun moment je n'ai transformé ma peine en haine, ni nourri de ressentiment personnel contre ce Léo et ces bourreaux."

Pourtant, ajoute-t-elle, "je n'en étais certes pas à l'idée de pardon. Là aussi, c'est un long chemin".

40 ans plus tard, Léo lui téléphone

Il lui faut en effet se reconstruire et surtout consentir à son nouvel état. "Ce que je n'étais plus, je devais accepter de le donner pleinement."

Elle devient répétitrice de philosophie, passe son permis de conduire, approfondit sa foi chrétienne qui l'aide à trouver un nouveau sens à sa vie : se donner, toujours, grandir dans l'amour. Elle y parvient non à la force du poignet mais en évoquant l'aide de la "grâce".

Est-ce la grâce qui permet ainsi cette rencontre improbable avec Léo, 40 ans plus tard ? Maïti le croit. "Très vite j'ai eu le désir fou de pouvoir pardonner à cet homme"... Mais il fallait laisser faire la grâce.

C'est lui qui l'appelle un jour de 1984. Il dit qu'il est à Paris et veut la rencontrer. Elle est bouleversée, n'a rien préparé ni rien projeté. Elle dit oui, elle va tâcher d'être "à la hauteur", comme elle a toujours fait. Cette rencontre, elle l'a racontée elle-même à la télévision...


Mardi 30 Septembre 2014


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