Un ancien commando marine : "N'ayez pas peur de prendre des responsabilités !"




Pendant près de dix ans, Louis Saillans a participé avec les forces-spéciales à des opérations militaires en Afrique et au Moyen-Orient. Auteur d'un livre-témoignage, ce "chef de guerre" a répondu à reussirmavie.net sur la manière de se construire et de forger sa vie.




Interview recueillie par Joseph Vallançon
Photo : Pixabay, Ed. Mareuil / Droits réservés
Photo : Pixabay, Ed. Mareuil / Droits réservés

Vous constatez dans votre livre que la responsabilité a tendance à se diluer dans notre société : alors comment reprendre les commandes de sa vie quand on a 18 ou 20 ans ?

En prenant ses responsabilités justement, et en commençant à les prendre d'abord vis-à-vis de soi. Cela ne demande pas d’être brutal vis-à-vis de soi-même. Il s’agit plutôt de faire les choses de façon progressive, pas à pas.

Prendre des décisions radicales pour changer sa vie, c’est courir le risque de ne pas suivre ses décisions. Et de se décourager pour avoir visé trop haut. Le choix le plus sage est de prendre des décisions à son niveau.

Ce qui est difficile, c’est qu'on nous vend beaucoup de modèles à imiter. L’écueil peut être alors de ressembler tout de suite au modèle. Pour moi, il faut arriver à s’améliorer jour après jour, dans une progression personnelle.

La bande-annonce du livre "Chef de guerre" (éd. Mareuil)


 

Concrètement, que conseilleriez-vous à un jeune ?

Il faut savoir prendre de petites décisions qui soient de bonnes décisions. Ce peut être les petites décisions que l’on prend le soir, seul dans son lit, avant d’éteindre la lumière et après avoir pris soin de couper toutes les sources de distraction (téléphone et ordinateur portable, par exemple).

Dans le silence, il faut se demander : "Quelle est la chose que j’aimerais améliorer dans ma vie ?". C’est dans ces moments-là que l’on prend les meilleures décisions, lorsque dans le silence extérieur et intérieur, on décide d’améliorer une petite chose dans sa vie.
Par exemple : améliorer son hygiène de vie, ses fréquentations (éviter telle ou telle personne de mauvaise influence sur moi) ou encore plus simple, décider de faire son lit le matin.

Faire son lit le matin ?

Oui, ça peut paraitre banal, mais c’est formidable de mettre en place ce petit effort. Faire son lit le matin, c’est apprendre à mettre les choses en ordre dans sa vie en commençant par le plus anodin en apparence.

Ça peut être le début d’une prise de responsabilité vis-à-vis de soi-même. C’est à la portée de n’importe qui.

Finalement, on peut trouver le sens des responsabilités en pratiquant la technique des petits pas…

Oui, mais pas seulement. Il ne suffit pas de dire à un jeune : "Fais des petits pas, ce sera un début !".

Il faut trouver une amélioration personnelle d’abord à sa portée, et ensuite mesurable. Par exemple, si on constate que l’on a réussi à se lever avant 7h00 du matin pendant deux mois, il faut que l’on puisse mesurer le fruit de cet effort : arriver à produire une quantité de travail plus importante, à faire plus de choses dans ses journées …
"Il faut trouver une amélioration personnelle d’abord à sa portée, et ensuite mesurable"

Mais il faut en être capable, donc ne pas viser trop haut au départ. Car une fois que j'aurai été capable d'atteindre un premier palier, j’en viserai un second.
Par exemple, après avoir réussi à me lever à l’heure H, je déciderai de faire un footing le matin par exemple, ou de réviser les cours de la veille avant d’aller au lycée ou à l’université, etc.

 

Ce n’est pas facile quand même de se décider, même en se mettant des petits paliers…

Un ancien commando marine : "N'ayez pas peur de prendre des responsabilités !"
Il faut se conditionner. Se lever plus tôt le matin, ce n’est effectivement pas marrant. Ce n’est pas quelque chose qu’on aime naturellement.

Se conditionner, c’est par exemple préparer la veille pour le lendemain ses affaires de footing si on a décidé d’entamer sa journée par une petite séance de sport. C’est aussi préparer un petit déjeuner que j’aime particulièrement.

Pour vous, prendre ses responsabilités vis-à-vis de soi doit aller avec la prise de responsabilité à l’extérieur. Pourquoi ?

Il y a un aspect social dont on parle peu : les gens qui prennent des responsabilités rayonnent dans leur entourage. Ça, peu d’adultes le disent malheureusement. J’en parle en connaissance de cause.

J’ai connu une scolarité médiocre. En tout cas, j’étais un élève moyen, voire "moyen moins". Et pourtant, on n’a pas cessé de me dire de prendre des responsabilités à droite à gauche, dans ma famille, auprès de mes proches…
 

Que s'est-il passé ensuite ?

Mes parents travaillaient tous les deux lorsque j’étais jeune. Nous habitions une petite maison pavillonnaire. Une pièce servait de débarras. Ma mère (qui était professeur) travaillait sur la table de la cuisine, ce qui était peu commode pour elle. Depuis longtemps, on se disait qu’il fallait faire de la place dans le "débarras". Mais on n’avait jamais mis ce projet à l’œuvre.

Un jour (je devais avoir environ 14 ans), je me suis dit : "Ranger ce débarras, c’est à ma portée". Et j’ai dit à mes parents : "Je m’en occupe !".
"Si vous prenez des responsabilités, les gens vont se bousculer pour vous suivre"

J’ai commencé à tout nettoyer, à mettre certaines affaires à la déchetterie et à la recyclerie. Et curieusement, cela a généré quelque chose dans ma famille : mon père a voulu m’aider. En me voyant prêt à prendre en charge l’aménagement de ce débarras, il s’y est mis lui aussi alors qu’il était par ailleurs très occupé. On a finalement fait de cette pièce un bureau pour mes parents désormais mieux installés pour travailler, en particulier ma mère.

C’est un exemple pour dire : "Si vous prenez des responsabilités dans votre communauté (famille, travail, associatif…), les gens vont se bousculer pour vous suivre".

C’est un peu optimiste, non ?

Je ne veux pas dire qu’il faut prendre toutes les responsabilités qui passent à notre portée. Il faut prendre les ou la responsabilité(s) adaptée(s) à ses propres compétences. Si on vous donne des responsabilités et que vous vous  en acquittez bien, on vous en donnera plus ensuite. Et vous rayonnerez dans votre milieu.

C’est un mécanisme. N’importe quel chef d’entreprise le sait : on ne commence pas chef d’entreprise avec cent personnes sous ses ordres. Il faut commencer à travailler avec deux personnes, voire tout seul, au début. Il faut déjà bien faire ce que l’on a personnellement à faire.

C’est un énorme bénéfice personnel d’accomplir ses devoirs vis-à-vis de soi puis d’autrui (dans son milieu de vie, sa scolarité ou ses études, son engagement professionnel et associatif). Prendre ses responsabilités est, en ce sens, ultra bénéfique ! C’est quelque chose qu’on a tendance à oublier.

​Mais prendre des responsabilités peut conduire à l’échec et donc au désarroi, non ?

Oui, prendre des responsabilités, c’est difficile, on peut s’y casser les dents par moment. Par exemple, un jeune qui se propose de devenir trésorier de son club de foot alors qu’il n’est pas très bon en maths et en calcul, peut échouer.

Mais ce n’est pas grave : au moins, il aura été reconnu comme le gars qui a voulu essayer de remettre de l’ordre dans les finances du club.

​Il faut donc aussi relativiser l’échec potentiel… ?

Surtout pas ! Je ne suis pas d’accord avec les théories qui avancent qu’un échec est une autre victoire. Ce discours est trompeur sous des apparences rassurantes.

L’échec, c’est l’échec. Point final ! Ça fait mal. Cela étant, il est vrai que l’échec est le moment où l’on apprend. Et c’est lorsqu’on est encore adolescent (ou à la sortie de l’adolescence) qu’il est temps de prendre des responsabilités, tant que les conséquences, en cas d’échec, ne sont pas trop dures à encaisser.

Le jour où l’on devient chef d’entreprise et que l’on échoue dans ses responsabilités, là, les conséquences peuvent être très embêtantes. Ceux qui n’ont jamais pris de responsabilité étant jeunes, ceux qui n’ont jamais connu l’échec jusqu’à l’orée de leur vie professionnelle, ces gens-là auront toujours peur de prendre des responsabilités. Ceux qui ont connu l’échec auparavant sont plus aguerris.

Vous-même, avez-vous connu l’échec avant d’entrer dans l’armée ?

Oui, plusieurs fois. Et même plein de fois. La hiérarchie ou mes subordonnés me sont plein de fois "tombés dessus". Du coup, aujourd’hui, je ne crains plus l’échec.

Mais l’armée est un milieu particulier dans ce domaine : c’est une institution qui ne reconnaît que les hommes qui prennent des responsabilités. Vous ne pouvez pas arriver dans l’armée en disant : "Moi, je ne suis responsable de rien, pas même de moi-même".

Être responsable de sa vie et de celle de ses camarades, c’est, au sein des armées, un principe auquel nul soldat ne peut se soustraire.

Un ancien commando marine : "N'ayez pas peur de prendre des responsabilités !"

Pour en savoir plus :

Louis Saillans, 36 ans, a quitté l’armée à l’été en 2021, peu de temps après avoir écrit son livre).

Aujourd’hui, il participe à la création d'une association, "Vétérans de France", pour aider à la reconversion des anciens militaires, anciens pompiers ou policiers, et pour améliorer le lien armées-Nation. 

Son livre : "Chef de Guerre", a été publié aux éditions Mareuil en 2021 et une édition augmentée est sortie en novembre 2022.

​Quels conseils donner en la matière à un jeune qui craint l’échec ?

Je comprends votre question car le premier réflexe quand on échoue dans une responsabilité est de se recroqueviller sur soi et de mettre dans la position du fœtus. C’est pareil pour tout le monde, que l’on soit militaire ou civil, jeune ou moins jeune.

En revanche, une chose que l’on fait dans l’armée qui peut être douloureuse mais qui est essentielle, c’est la relecture (le "débriefing" dans le jargon militaire). On relit de A à Z la mission en cherchant à voir où sont les causes de l’échec. On décortique tout, mais on le fait aussi pour ce qui s’est bien passé.

Comprendre les raisons de l’échec, c’est déjà prendre les moyens de se relever.

Vous écrivez que choisir un métier implique de se faire violence, comme devoir se lever tôt pour aller travailler. Que faire quand on n’a aucune "niaque" pour cela ?

Prendre un cahier et écrire la chose qu’on veut faire aujourd’hui, une chose qui est à sa portée et qui est nécessaire. Et s’y tenir pendant quelques temps. Constater ensuite les effets positifs derrière, la progression entamée.

Par exemple, ça fait un mois que je fais mon lit tous les matins ou que je range mon bureau tous les soirs, que je me lève dix minutes plus tôt ou que je rends visite une fois par semaine à ma grand-mère en sachant que cela lui fait plaisir. Et bien, qu’est-ce que j’en retire de positif à l’intérieur de moi-même ? Et dans rayonnement extérieur de ma vie ?

Sans ce concret de la progression, le temps passe et on a l’impression d’un grand vide, que rien ne se passe, qu’il n’y a pas d’avenir…
Mais quand vous prenez conscience que vous êtes capable de vous améliorer, vous réalisez que vous êtes sur un chemin et que plus vous prenez de responsabilités, plus vous avancez. Et plus votre environnement vous sera favorable. Même s'l y a des échecs.

Le plus difficile dans la boxe est de monter sur le ring. J’en ai souvent fait l’expérience.

Tout cela n’est-il pas très volontariste ? Ne faut-il pas avoir d’emblée une forte volonté ?

Est-ce que vous vous brossez les dents tous les jours ? Oui, je suppose. Et pourtant cela vous semble naturel. Pourtant ce n’est pas acquis au départ. Il vous a fallu prendre l’habitude pour vous astreindre à cette hygiène.

Pour beaucoup de gens, cela reste une épreuve de se brosser les dents. Pour ceux qui n’ont pas encore pris cette habitude, il ne faut pas d’emblée se fixer un brossage de dent matin et soir. Déjà le faire chaque matin peut enclencher un beau cercle vertueux. Et puis une fois que cela sera acquis, on passera au brossage des dents avant de se coucher.

Le tout est de pouvoir se rendre compte des effets bénéfiques et de se sentir plus responsable.

 

Beaucoup de jeunes admirent des héros. Qu’est-ce qu’un héros pour vous qui avez fait partie des forces spéciales ?

Des héros, il y en a plein : ce sont tous ceux  - hommes et femmes  -  qui accomplissent leurs devoirs de façon héroïque dans leur quotidien. Dans l’armée, c’est sûr que l’action peut revêtir un aspect glorieux et éclatant. Mais il y a un héroïsme plus discret qu’on doit reconnaître.

Celui qui fait bien son travail et qui le poursuit en dépit des difficultés, celui-là pratique une forme d’héroïsme. C’est un héroïsme discret mais vraiment utile et beau.
 

16 Décembre 2022
Joseph Vallançon

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