Comment s'ouvrir à la joie ?



Pour Martin Steffens, professeur de philosophie et auteur, la joie est un don venu d'ailleurs. Elle est donc toujours possible, même malgré le mal et la souffrance ! Car la joie, "belle et rebelle", cherche à se donner et à venir à nous.





Photo : Matheus Bertelli / Pexels
Photo : Matheus Bertelli / Pexels
Le bonheur, tout le monde y aspire. C’est même la marque propre de l’homme sur terre. Pourtant, combien de fois n’a-t-on pas senti que ce bonheur nous manquait ? Bleu à l’âme ou manque existentiel, il inspire aujourd’hui tout une littérature de développement personnel qui occupe des rayons entiers de librairie.

Martin Steffens, lui, a abordé le thème sous un autre angle dans ses livres et notamment son "Petit traité de la joie" (éd. Poche Marabout, 2019).
 

Trois cailloux blancs pour retrouver le chemin de la joie

Cet agrégé de philosophie, professeur en classe préparatoire à Strasbourg ne s'intéresse pas tant au bonheur... qu'à la joie.

Nous pouvons, dans un certaine mesure, construire notre bonheur, mais non commander la joie, explique-t-il. Et parce qu'elle est inattendue, insaisissable, savons-nous lui ouvrir lorsqu'elle vient toquer à notre porte ? C'est là tout le propos de Martin Steffens.

Dans une conférence donnée en 2016 à des jeunes réunis par l'association Les Semeurs d’Espérance, il invite "comme le petit Poucet", à retrouver [notre] chemin" vers la joie en ramassant trois petits cailloux blancs.



Réécoutez la conférence de Martin Steffens aux Semeurs d'espérance
martin_steffens_audio__15_01_2016_.mp3 Martin_Steffens_audio_(15-01-2016).mp3  (94.12 Mo)


La joie nous interpelle comme un petit enfant

© Sharon McCutcheon / Pexels
© Sharon McCutcheon / Pexels
Le premier caillou blanc vers la joie, rappelle le philosophe, c'est l'esprit d'enfance. Celui-ci nous aide à consentir à la joie et à oser le bonheur.

Mais pourquoi donc faudrait-il consentir à la joie et oser le bonheur ? Après tout, le bonheur, c'est portes ouvertes, non ? Ne désirons-nous pas tous être heureux ? "On consent à une épreuve, on ose un défi, constate Martin Steffens. Mais la joie, le bonheur, on les désire toujours, non ?", renchérit-il.

​"En réalité, avance le conférencier (et c’est pour cela que la figure du petit enfant va nous intéresser), on doit [quand même] consentir au bonheur : on doit oser être joyeux !"

Ai-je le droit de rire dans des moments pareils ?

​Lorsqu’il prononce cette conférence à Paris, l’attentat du Bataclan du 13 novembre 2015 est dans toutes les mémoires : le carnage a eu lieu deux mois plus tôt.

Et Martin Steffens rappelle qu’à ce moment-là, alors qu’il venait comme tous les Français d’apprendre la terrible nouvelle, sa fille, petite dernière de la fratrie, lui demande de faire un Dobble (un jeu de carte). "J’avais envie de lui dire : Mais ça ne va pas la tête, il y a des choses horribles qui se passent, il y a d’autres choses à faire que s’amuser !"

Voyant le visage de sa fille se décomposer et prête à pleurer, le père cède finalement à la demande de sa petite fille de quatre ans. "Et finalement, pendant que nous jouions, on a ri, je me suis même laissé surprendre par des fous-rire", raconte le témoin. "Mais est-ce que j’ai droit de rire dans des circonstances pareilles ? ", se disait en son for intérieur le papa. "Est-ce que j’ai droit de céder à cette joie qui vient à moi ? ", se demandait-il alors.

La joie plus forte que l'échec

© Don Hainzl / Pexels
© Don Hainzl / Pexels
En réalité, la joie s’invite plus par effraction que comme une évidence. C’est par un autre enfant que Martin Steffens en a pris conscience.

Venant d’apprendre son échec au CAPES de philosophie à l’époque où il était étudiant et en dépit d’un travail acharné, Martin Steffens était allé prendre l’air au jardin du Luxembourg, à Paris, en ressassant son malheur. "J’étais fâché avec mon destin, se souvient-il. Je me sentais seul au monde dans ce malheur. J’avais échoué au concours à un point près !"
 
"Une joie a voulu se frayer un chemin en moi et elle est venue sous les traits d’un enfant !"


L’étudiant recalé rumine son marasme et là, "Paf, je reçois une balle sur la tête ! ", se souvient-il. Il se retourne et aperçoit un petit garçon tout embêté d’avoir commis la maladresse. "Il y avait quelque chose de craquant dans la scène et la désolation de ce petit enfant, se remémore le conférencier. Il y eut alors quelque chose d’une joie inconditionnelle qui cherchait à se déployer chez moi et en moi", raconte-t-il.

Quand ses parents viennent aux nouvelles pour lui demander le résultat de son concours, Martin Steffens leur répond : "J’ai échoué mais je me suis fait avoir par quelque chose de plus radical, de plus profond : c’est une joie qui a voulu se frayer un chemin en moi et qui est venue aujourd’hui sous les traits d’un enfant !"

La joie est "belle et rebelle"

Comment s'ouvrir à la joie ?
Pour celui qui est aujourd’hui professeur en hypokhâgne et khâgne, le fait que cette joie se soit glissée en lui par l’intermédiaire d’un petit enfant n'a rien d'anodin.

Le grand écrivain Charles Péguy ne prêtait-il pas à l’Espérance les traits d’une petite fille ? Et la poétesse du XXe siècle Marie Noël n’écrivait-elle pas dans son poème La rue sans joie, que "la Joie vit d’air libre. La Joie a besoin de respirer. […] Elle est pour chacun à cette merveilleuse place ingouvernée, insoumise de l’âme, où joue, à sa manière toute neuve, un petit enfant désobéissant, sans s’occuper de ce que font autour de lui les grandes personnes bien ordonnées…"

"Qui sauvera maintenant sa chose unique ? ", s’interroge la poétesse. "Qui sauvera sa joie ?", pourrions-nous dire à notre tour.

"La joie est [en effet] belle parce qu’elle est rebelle, souligne à son tour Martin Steffens. Elle est belle et rebelle comme une petite enfant qui nous dit : Papa, on fait un Dobble ?".

Elle peut frapper à temps et à contre-temps

L’auteur sait bien qu’il y a des situations désespérées, inhumaines, où la souffrance et l’absence rendent presque impossible toute joie. Pensons à un mourant dans un lit d’hôpital. Ou à un enfant qui a perdu ses parents. Et pourtant. "Sans être possible, explique Martin Steffens, la joie s’invite parfois quand même. Et elle peut devenir réelle !" 

Cette joie qui surgit dans le noir, c'est le deuxième petit caillou blanc. Il cite à cet égard l’exemple d'Etty Hillesum, une jeune femme juive morte le 30 novembre 1943 au camp de concentration d’Auschwitz (Pologne) dont le journal et les lettres révèlent une transfiguration de l’être malgré le malheur de la persécution.

Cette expérience d'Etty Hillesum en pleine déportation montre que la Joie existe et qu’elle est déjà là.  "Si la joie vient frapper à notre porte à temps et à contre-temps, affirme Martin Steffens, cela veut dire qu'il y a déjà quelque chose en elle qui veut se donner. 
Etty Hillesum en 1939. Jusqu'à sa mort à Auschwitz en 1943, elle vit unchemin intérieur qu'elle a raconté dans ses lettres.
Etty Hillesum en 1939. Jusqu'à sa mort à Auschwitz en 1943, elle vit unchemin intérieur qu'elle a raconté dans ses lettres.

La joie veut se donner à nous chaque jour

On peut perdre par exemple un proche et le pleurer. "Mais, avance le conférencier, si ces larmes viennent de la douleur d’avoir perdu une personne aimée, ces larmes n’ont-elles pas aussi et surtout pour origine l’amour qui me liait à elle ?"

N’y a-t-il pas, dès lors, derrière cet amour, la Joie qui veut se donner et perdurer en notre cœur malgré la douleur d’avoir perdu l’être aimé ? N’avons-nous pas vu plus haut que la joie est autant belle que rebelle et qu’elle s’invite là où on ne l’attendait pas forcément ?

"Peut-être que la joie veut se donner à toi chaque jour et tu ne le sais pas encore", prévient Martin Steffens. "Tu peux toujours dire que c’est trop beau pour être vrai. Mais, si tu te mets à l’écoute, tu l’entendras peut-être toquer à ta porte", espère-t-il.

La Joie comme le Bien nous précèdent

Certaines blessures, certaines souffrances nécessitent du temps pour guérir. "Il faut alors laisser le temps au temps, conseille l’auteur, et laisser à la vie le temps de se reprendre et de se recréer". Certes, affirme-t-il, "le Mal fait du bruit en ce monde comme une kalachnikov ! Mais le monde tient par et sur l’Amour".
 
Je pressens que je suis fait par et pour la joie


Celui-ci qui est le Bien suprême est aussi le Bien premier. "De la même façon que je ne peux tomber malade que par rapport à une santé préalable, de même, si je suis triste, je ne le suis que parce que je sens ou pressens que je suis fait par et pour la Joie", explique le professeur de philosophie.

Celui-ci rappelle ainsi que le philosophe Platon s’interrogeait déjà, dans l’Antiquité, sur la place du Bien dans l’ordre cosmique. "Aurions-nous l’idée d’injustice si nous n’avions pas déjà l’idée de justice ?", s’interrogeait le sage grec. Car si nous n’avions pas l’idée de ce qu’est la justice, nous trouverions l’injustice normale.

La Joie peut être une souffrance sublimée

Martin Steffens est croyant et la religion chrétienne (à laquelle il s’est converti) a pour symbole la croix de Jésus. C’est l’occasion pour lui de terminer sa conférence par ce symbole (et cette réalité) au cœur du christianisme.

"Evidemment, avoue le conférencier, du point de vue du non-chrétien (que j’ai d’abord été) mais aussi du point de vue chrétien, la Croix peut être l’anti-symbole de la joie" : Jésus est crucifié à cause de l’injustice des hommes. "Oui, assure Martin Steffens, la Croix est bel et bien le symbole du Mal que l’homme peut faire à l’homme. Il en est même le symbole le plus terrifiant !"
 
"La Croix, c'est le Bien qui fait un bébé dans le dos du Mal"


Mais les milliards de disciples qu’a eus Jésus au long des siècles (et qu’il a encore) ne sont pas des milliards de masochistes, pourrait-on dire, si l’on essaie d’entrer dans l’intelligence de la foi chrétienne. Car pour eux, explique Martin Steffens, "il se passe en même temps [que le Mal s’abat sur Jésus] quelque chose d’extraordinaire : la Croix, c’est le Bien qui fait un bébé dans le dos du Mal. La Croix, c’est Dieu qui dit au Mal : Tu as montré ta puissance de destruction, oui, mais j’en ai fait un acte d’Amour.

C’est en même temps (et je tiens à ces trois mots) le Mal le plus manifeste, mais puisque Jésus a pris le Mal sur lui pour l’emporter dans la mort et en faire une histoire d’amour encore plus grande entre lui et l’humanité, et bien la Croix est alors - et aussi - l’Amour le plus manifeste".

Un don à accueillir

Ainsi, pour Martin Steffens, la croix et la joie vont de pair. La joie peut s’immiscer jusque dans notre épreuve, elle peut être douloureuse, c'est là le troisième caillou blanc. C’est pour cela qu’elle réside dans ce que la poétesse Marie Noël appelle "la place ingouvernée de notre âme". 

Mais comme la joie est rebelle, rappelle le conférencier, on ne peut la programmer à notre guise ou y avoir recours sur commande. Elle s’offre. Mais elle ne se vend pas. Elle est libre comme l’air. Elle est innocente (comme un petit enfant). Et elle peut nous surprendre ou se laisser (ac)cueillir.

Mais elle ne force jamais la main. Il reste à la demander dans le secret de son cœur. Dans le silence de la prière ? A chacun d’envisager le moyen le plus adéquat.

1 Juin 2021
Joseph Vallançon


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