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​Réduire la pauvreté : le combat d'Esther Duflo pour une économie utile



En 2019, Esther Duflo est devenue la deuxième Française, et la plus jeune, à obtenir le Prix Nobel d'économie. Une économiste brillante mais aussi engagée qui défend une nouvelle approche de la pauvreté et veut la faire reculer. Portrait.




Esther Duflo, lors du Pop!Tech Africa Social Enterprise en 2009 © Wikimédia / Kris Krüg
Esther Duflo, lors du Pop!Tech Africa Social Enterprise en 2009 © Wikimédia / Kris Krüg
Elle pourrait sans doute diriger une prestigieuse institution bancaire ou un grand fonds d'investissement. Mais non. Sa célébrité, Esther Duflo la doit à ses travaux sur la pauvreté. Une chose pas si courante à l'heure où les ténors de l'économie cherchent plus à trouver comment maximiser les profits ou la rentabilité qu'à diminuer le fléau de la pauvreté.

Du lycée Henri IV où elle a étudié en classe prépa B/L (Lettres et Sciences sociales) au début des années 1990 jusqu'à l’obtention du prix associé au Nobel d'économie à l'automne 2019, on loue sa carrière écrite sur les sommets. 

Pourtant, le curriculum vitae de cette économiste est inspirant à bien des titres. A commencer par sa capacité à mettre ses talents au service de ses convictions. 

Elle choisit la recherche en économie pour avoir un impact sur le monde

Elle naît à Paris en 1972 dans une famille où l'on n'a pas peur de faire des études : son père est chercheur en mathématiques et sa mère, médecin pédiatre. A 20 ans, en 1992, elle entre à l'École Normale supérieure, d'abord pour y étudier l'histoire, une discipline qui la passionne depuis toujours. Pourtant, sa maîtrise d'histoire en poche (1994), elle se tourne vers... l'économie appliquée.

La rencontre de certains économistes ouvre en effet ses yeux sur l'impact que peut avoir cette science sur les décideurs. Jusque-là elle menait en parallèle sa carrière et des engagements humanitaires comme bénévole dans des ONG.

En faisant des sciences économiques, elle découvre qu'elle pourrait joindre les deux : "En tant qu’économiste, je pouvais transformer mon désir de faire quelque chose pour changer la vie des plus pauvres en une carrière académique", écrira-t-elle dans l'Hebdo de l'Ecole normale supérieure en 2005.

Elle enseigne au MIT et cofonde un laboratoire de lutte contre la pauvreté

Esther Duflo et son mari Abhijit Banerjee, en 2019 à la tribune du MIT après l'annonce de leur Prix Nobel d'économie. © capture d'écran Youtube / MIT
Esther Duflo et son mari Abhijit Banerjee, en 2019 à la tribune du MIT après l'annonce de leur Prix Nobel d'économie. © capture d'écran Youtube / MIT
En 1999, on la retrouve outre-Atlantique où sous la direction de l'économiste indien Abhijit Banerjee, elle poursuit une thèse  sur l'économie du développement au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT). 

Car c'est là ce qui l'intéresse désormais : comprendre ce qui peut provoquer ou maintenir dans le sous-développement économique. Elle se lance alors à fond dans ce champ de recherche, et en 2002, à tout juste 30 ans, elle devient enseignante d'économie au MIT, considéré comme l'une des premières universités mondiales.

L’année suivante, elle y cofonde avec Abhijit Banerjee, qui est devenu son mari, le laboratoire de recherche J-PAL sur la lutte contre la pauvreté.

Dès lors, elle enchaîne les distinctions - depuis le Prix de la meilleure jeune économiste en 2005 au Nobel en 2019 - mais elle commence surtout à être entendue dans les cercles de pouvoir : en 2012, elle est carrément nommée au sein d'un organisme américain chargé de conseiller le président des États-Unis Barack Obama.
Avoir de l'impact pour changer le monde, n'est-ce pas ce qu'elle souhaitait ?

Une approche empirique du développement

En réalité, sa notoriété s’explique par l'approche nouvelle mise en oeuvre dans le laboratoire J-PAL. Plutôt que de défendre des théories, celui-ci veut tester des actions concrètes de développement en utilisant, comme en médecine, des « essais randomisés » (autrement dit aléatoires).

Par exemple, pour vérifier l’efficacité d’un médicament, on le teste sur deux groupes : l’un qui reçoit le traitement, l’autre qui reçoit un placebo (c’est-à-dire une substance sans principe actif mais dont la prise peut avoir un effet psychologique bénéfique sur le patient).

Avec son équipe du J-PAL, Esther Duflo applique cette méthodologie aux programmes de lutte contre la pauvreté mis en place par des gouvernements, des ONG ou des entreprises. "Mes projets portent toujours sur une question simple, épurée, qui a trait à la réaction des gens dans un contexte précis", explique-t-elle.
 
​Qu'est-ce qui marche et qu'est-ce qui ne marche pas ?
 

Exemples : pour diminuer les ravages du palu dans un pays, vaut-il mieux donner ou vendre des moustiquaires ? Pour améliorer l'éducation des enfants en Inde, vaut-il mieux financer plus de livres, plus d'enseignants, ou revoir les programmes ? etc. Pour réduire la malnutrition, faut-il faire baisser les prix des produits de base ? 
Pour chaque question, le laboratoire organise une étude sur plusieurs cohortes de personnes concernées, et analyse ensuite les résultats. Qu'est-ce qui marche et qu'est-ce qui ne marche pas ? Qu'est-ce qui améliore concrètement la santé, l'éducation, l'alimentation et le bien-être des populations les plus pauvres de la planète ?

On est loin des débats entre les tenants du marché et ceux de l'action publique ou de la lutte des classes ! 

Le creuset familial et chrétien à l’origine de son parcours

Mais d’où lui vient donc cette volonté opiniâtre de travailler à rendre le monde meilleur ? Pourquoi a-t-elle mis son intelligence au service de la réduction de la pauvreté dans le monde ? Comment expliquer son itinéraire ?

Il faut trouver ces raisons et ce moteur dans son éducation et sa famille. Elevée dans une famille chrétienne, de confession protestante, Esther s’est posé tôt la question de l’origine des inégalités : "Quand j’étais petite, je me demandais pourquoi il y avait des gens riches et des gens pauvres en même temps. Je me disais qu’un jour, j’aurais à régler cette question", témoigne-t-elle dans une vidéo postée par le Forum protestant.

 

Pour elle, pas de doute, si elle a poursuivi son engagement professionnel au sein du Laboratoire d’action contre la pauvreté Abdul Latif Jameel (J-PAL), c’est en raison de "l’éducation que [lui] ont donnée [s]es parents" et parce qu’être née dans un pays riche, la France, et dans une famille aisée, donnent, en un sens, plus de devoirs que de droits.

Autre source de formation et donc d’inspiration : le scoutisme : "Le scoutisme repose sur la valeur de solidarité : on apprend à voir le monde un peu au-delà du bout de son nez. Tout cela a certainement influencé mon désir de jouer un rôle utile dans le monde", témoignait l’économiste au média protestant reforme.net.

Celle qui porte une croix protestante depuis l’âge de dix ans ne cherche pas pour autant à arguer de sa foi chrétienne comme un cheval de bataille. "Je ne [la] montre pas spécialement, je la porte, c’est tout !", tranche-t-elle.

Malgré le succès, des critiques sur sa méthode

Ceci dit, comme tout succès, celui d'Esther Duflo ne manque pas d'attirer les critiques. L'économiste Arthur Jatteau, par exemple, maître de conférences à l'université de Lille, est très sceptique sur sa méthode : "Comment généraliser un résultat obtenu selon ces tests randomisés ?, interroge-t-il. Quand on réalise une expérience au Kenya sur 500 élèves, on obtient un résultat. Qui nous dit que ce résultat irait dans le même sens à l'autre bout du Kenya? En Tanzanie? En Ouganda? En Inde?"

La méthode d'Esther Duflo, toute généreuse qu’elle soit dans ses visées philanthropiques, ne prend en effet pas en compte les spécificités culturelles ou sociales ainsi que les comportements propres des groupes testés. Or les résultats des tests réalisés dans une région sont ainsi admis comme pouvant s'appliquer partout ailleurs.

De nombreux chercheurs soulignent que ces études sont aussi lourdes et donc très coûteuses à mettre en place, pour une utilité parfois réduite selon eux.

Par ailleurs, la méthode développée par Esther Duflo n’est pas non plus sans poser de questions éthiques. L’expérimentation conduite sur des êtres humains (des pauvres, habitant dans les pays en voie de développement) n’apparente-t-elle pas en effet ces derniers à des rats de laboratoire… ?

L'espoir que l'on peut travailler utile dans des temps difficiles

Mais tout cela n'empêche pas la chercheuse franco-américaine aujourd'hui maman de deux enfants de partager sans cesse son 'principal moteur d’action : l’espoir d’un monde plus juste.

Dans la vidéo du Forum protestant citée précédemment, n’affirme-t-elle pas : "L’espoir est une force motrice. Non seulement l’espoir a de la valeur en tant que tel et manifeste une qualité de vie ; mais il permet aussi de nous réaliser en tant qu’être humain. Il est aussi important (en quelque sorte) que la nourriture ou la santé".

Alors dans un monde souvent sombre que beaucoup désespèrent de pouvoir changer, l'itinéraire d'Esther Duflo lui-même apporte une touche d'espérance. N'a-t-elle pas publié en 2020 avec son mari Abhijit Banerjee (avec qui elle partage le Prix Nobel) l'ouvrage "Economie utile pour des temps difficiles" (Seuil) ?

Et à la rentrée 2020, en pleine crise du coronavirus, plusieurs grandes écoles dont Sciences Po l'ont invitée à prononcer une "leçon inaugurale" face aux étudiants confinés. 

La leçon inaugurale d'Esther Duflo face aux étudiants de Sciences Po en 2020


Ne pas se laisser décourager par l'ampleur d'un problème

Et puis Esther Duflo a beau être au firmament des étoiles qui éclairent la sphère économique, elle prend soin de ne pas rester trop haut dans les nuages. Rappelant toujours la valeur du travail et de la persévérance.

"Quels que soient vos talents, s’exprimait-elle, il y a quelques années, devant un parterre d’étudiants de l’Université catholique de Louvain, en Belgique, vous avez la capacité et l’opportunité de trouver un problème que vous pouvez résoudre si vous consacrez l’énergie, si vous prenez le temps d’écouter, si vous prenez le temps de réfléchir.
 
​"La pauvreté est faite de cercles vicieux qui peuvent aussi se transformer en cercles vertueux grâce à une petite intervention"


Ne vous laissez pas décourager par l’ampleur du problème. Il n’y a pas d’avancée trop petite. La pauvreté est faite de cercles vicieux qui peuvent aussi se transformer en cercles vertueux grâce à une petite intervention dont vous ne réalisez pas forcément toutes les implications quand vous y pensez. (…) Une innovation qui échoue et qui est reconnue comme telle est plus utile qu’une autre qui a un succès formidable mais dont on ne tire jamais une leçon."

Se mettre au travail pour trouver des solutions : quoi de plus beau programme quand on a vingt ans ?

Mercredi 17 Mars 2021
Joseph Vallançon


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