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​Pierre Rabhi, "le fils et l’amant de la terre"



Il est mort en décembre 2021, à 83 ans, laissant derrière lui un sillage profond : celui d’une philosophie enracinée dans la terre, d’une agroécologie féconde et d’une galaxie d’initiatives. Mais qui fut Pierre Rabhi, ce sage des temps modernes ?





La vie de Rabah ("le gagnant", "le victorieux", en arabe), qui ne s’appelle pas encore Pierre, commence en 1938, aux portes du Sahara. Dans l’oasis de Kenadsa, au sud de l’Algérie, plus exactement. Il est encore tout petit quand sa mère meurt de tuberculose. Premier drame pour cet enfant algérien que son père, forgeron, musicien et poète local, confie dès lors à un couple de Français travaillant et vivant sur place. Rabah a 5 ans.

Sans rompre avec son milieu traditionnel (il ira à l’école coranique), le petit Rabah découvre l’univers occidental et va aussi à l’école française. Un double univers, source "d'écartèlement", dira-t-il plus tard.

Les contradictions, Rabah va les vivre au plus profond de son être. "D'un côté, on me disait qu’il ne fallait pas manger de porc ni boire d’alcool, de l’autre, ma mère adoptive, bourguignonne, aimait le vin et la bonne chère. D’un côté, j’avais l’impression d’être très propre, de l’autre, je ne l’étais pas assez", confiait-il à la journaliste Catherine Vincent, dans un entretien au Monde le 10 juin 2018.
 

​Une scolarité sans conviction sauvée par la lecture

Quand ses parents adoptifs quittent Kenadsa pour s’installer avec lui à Oran, à 750 km de là, c’est un "nouveau déchirement". Car à 14 ans, Rabah s’éloigne cette fois-ci vraiment de sa famille naturelle. Il va au collège, obtient son certificat d’études, fait une année d’études secondaires… sans continuer.

En fait, Rabah n’aime pas l’école. "On m’y apprenait des tas de trucs qui me paraissaient sans intérêt, des dates de bataille… Mais on ne répondait pas à mes vraies questions, au grand point d’interrogation qu’était la vie, avec ses religions, ses cultures contradictoires", raconte-t-il en 2018.

Mais grâce à ses lectures, Rabah grandit intérieurement. Il lit les philosophes (Socrate sera son préféré jusqu’à la fin ses jours), mais aussi la Bible et les Evangiles. Il s’éveille intérieurement et mûrit dès lors sa pensée. 
 

De Socrate à Jésus, un chemin personnel sur les traces du divin

Il commence petit à petit à trouver des réponses aux questions fondamentales qui traversent sa vie déjà marquée par les souffrances.

Il découvre alors "ce type appelé Jésus, qui répète en permanence que seul l’amour peut sauver l’humanité… ", comme il le racontait à sa façon. Une rencontre "déterminante" qui décide Rabah à "suivre pas à pas le message du Christ". Il se fait baptiser et choisit le prénom de Pierre car, "de tous les apôtres, c’est celui qui m'inspir[ait] le plus", raconte-t-il. Converti à 18 ans, celui qui s’appelle désormais Pierre adhère au catholicisme.

Pour lui, pas de doute, "un pas définitif a été franchi". Et même s'il s'éloigne ensuite des religions officielles, traçant sa propre route vers le divin, il reste très séduit par le message d'amour du Christ. 
 

L'arrivée dans la France des Trente Glorieuses

En Algérie, c’est la guerre entre la France et le Front de Libération Nationale algérien. Une dissension avec son père adoptif le pousse à prendre le large. Après quelques mois comme employé de banque à Oran, il rejoint Paris où il devient ouvrier dans une entreprise de fabrication de machines agricoles.
Il découvre alors le quotidien d’une société au cœur des Trente Glorieuses, période de faste économique pour la France. 
 
Très vite, l’enfant du désert ne supporte pas l’espace reclus de la ville

Mais dans cette boîte, Pierre Rabhi étouffe. "Très vite, l’enfant du désert [qu’il a été] ne supporte pas l’espace reclus de la ville", confiera-t-il.

Alors, le jeune homme poursuit sa lecture des philosophes. Il entame une réflexion de fond sur la condition humaine dans ce contexte de productivisme qu’il vit comme une aliénation. Lui qui n’a en tout et pour tout qu’un simple certificat d’études, le voilà qu’il cultive sa pensée et prend de la hauteur. Pour lui, "la solution ne passe pas par le politique, mais par l’élévation de la conscience", expliquera-t-il.
 


L'enracinement dans la terre ardéchoise

 Heureusement, il va trouver une alliée avec qui réaliser son rêve de liberté et d’authenticité. En 1960, Pierre Rabhi rencontre Michèle qui elle aussi étouffe dans le quotidien urbain de la région parisienne.

Aidés par un médecin de campagne ardéchois, Pierre et Michèle plient bagages. Direction l’Ardèche. Le couple s’y marie et c'est sur cette terre ardéchoise que Pierre Rabhi apprend les bases de l’agriculture dans une Maison familiale et rurale (MFR) .

Il travaille quelques temps comme ouvrier agricole, mais l’ancien enfant du désert prend conscience des limites et des nuisances de l’agriculture moderne et productiviste, qui pollue et abîme la terre. Comment cultiver la terre autrement ? Comment mieux respecter l’environnement ?

​La découverte et la pratique de l’agroécologie

Couverture du livre "L'Agroécologie, une éthique de vie." Entretien avec Jacques Caplat, paru en 2018
Couverture du livre "L'Agroécologie, une éthique de vie." Entretien avec Jacques Caplat, paru en 2018
En 1963, deux ans après leur arrivée en Ardèche, Pierre et Michèle font un pari fou : acheter une ferme dépourvue d'électricité et d'eau courante, perdue au sommet d'une montagne au sol sec et rocailleux. Une gageure !

Mais c’est dans cette ferme de Montchamp, proche de Lablachère, que Pierre expérimente l’agroécologie dont il deviendra un pionnier. "J’entends l’agroécologie comme l’ensemble des pratiques agricoles préservant, voire améliorant les ressources naturelles et favorisant l’autonomie alimentaire des populations", expliquera-t-il. C’est aussi selon lui "l'agriculture du pauvre qui affranchit le paysan de la culture d’exportation menée à coup d’engrais et de pesticides".

Pierre et Michèle élèveront leurs cinq enfants dans ces conditions humbles, retroussant leurs manches pour subvenir à leurs besoins. Le travail de la terre, le soin des animaux, Pierre, soutenu par Michèle, cultive patiemment dans sa ferme l’art de respecter le rythme de la nature, sa biodiversité. Il expérimente et pratique une agriculture naturelle, loin des modèles productivistes alors en cours. 
 

​La reconnaissance à l’étranger et en France

Si les débuts ont été difficiles (quinze années leur auront été nécessaires pour parvenir à vivre de leur ferme), on s’intéresse peu à peu à ces méthodes, à la fois anciennes et nouvelles. Pierre et Michèle acquièrent assez d'expérience pour accueillir et conseiller d'autres néo-ruraux dès la fin des années 60.

Devenu formateur en agroécologie en 1978, Pierre Rabhi se rend trois ans plus tard (1981) au Burkina Faso, sur la demande du gouvernement local. En 1985, il y cofonde, dans la ville de Gorom-Gorom, (dans la région du Sahel), un centre de formation en agroécologie. C’est alors sans doute le premier centre du genre à être implantée sur le continent africain.

A la fin des années 1980, l’agriculteur ardéchois continue la promotion de son modèle agricole alternatif. Il mène des programmes de sensibilisation et de formation, et de nombreuses actions de développement à l'étranger (Maroc, Palestine, Algérie, Tunisie, Sénégal, Togo, Bénin, Mauritanie, Pologne, Ukraine…).


 

Sa philosophie de vie : une sobriété heureuse

Pierre Rabhi en 2009 © Bruno Lamothe
Pierre Rabhi en 2009 © Bruno Lamothe
Celui qui était considéré comme un inconscient – un fou ? – à ses débuts, a fini par intéresser non seulement ses concitoyens mais aussi des gens de l’étranger.

Parallèlement à la promotion de l’agroécologie, Pierre Rabhi s’est mis à écrire pour faire connaître au plus grand nombre son expérience et sa pensée. Au total, de son premier récit autobiographique publié en 1983 (Du Sahara aux Cévennes ou la Reconquête du songe) à son dernier La Tristesse de Gaïa (Actes Sud) publié en 2021, il signe, contribue ou préface à pas moins de 30 ouvrages.

La plupart d’entre eux sont de vrais succès. Tel celui intitulé Vers la sobriété heureuse, vendu à plus de 460 000 exemplaires. Un titre qui résume bien sa philosophie de vie. Une philosophie humble, nourrit de bon sens, dont il témoigne aussi sur de nombreux plateaux télé et dans quelques films documentaires. Une philosophie qui pourrait avoir pour emblème un animal : le colibri.

Vidéo : la conférence TedX donnée par Pierre Rabhi à Paris en janvier 2011


​Faire sa part : l’image du Colibri


Dans une interview accordée à l’association Apprentis d’Auteuil en décembre 2021, un an avant sa mort, le paysan philosophe témoignait de cette sagesse qu’il s’était forgée depuis l’enfance, au fil des épreuves qui avaient jalonné sa vie, et de son expérience de la terre.

Pour lui, "fils et amant de la terre" selon ses propres mots, pas de fatalité. Devant les injustices et le spectacle d’un monde qui abîme la Terre au lieu d’en prendre soin, face au défi colossal de la survie de la planète et des hommes qui l’habitent, rien ne peut changer d’un seul coup : la seule chose qui reste à faire, c’est sa part, rien que sa part, comme le colibri de la légende amérindienne.
 
Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! Et le colibri de répondre : "Je le sais, mais je fais ma part".


"Un jour, aimait-il raconter, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activa, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou (mammifère d’Amérique tropicale, ndlr), agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu !" Et le colibri de lui répondre : "Je le sais, mais je fais ma part." Faire sa part modestement, honnêtement, avec beaucoup de ferveur, c’est participer au changement du monde."

Aujourd’hui, Pierre Rabhi n’est plus de ce monde. Mais l’héritage de cet autodidacte est très grand. Celui qui avouait avoir vécu "un bon paquet" de "déchirements", de "ruptures" et de "souffrances" a ensemencé la terre. Et semé dans les cœurs. Beaucoup en récoltent les fruits. Allons-nous les cueillir ?

 

L’héritage de Pierre Rabhi : une galaxie d’initiatives et de mouvements


La philosophie du colibri, simple mais courageuse, a attiré de nombreuses personnes et suscité bien des intiatives. Parmi les associations qui poursuivent l’œuvre de Pierre Rabhi :

l’association Colibri. Créée en 2007, elle accompagne ceux qui font le choix de s’engager dans un mode de vie plus écologique et solidaire.

-  Terre & Humanisme, première structure historiquement créée qui transmet et soutient l’agroécologie en France et dans dix pays du pourtour méditerranéen et d’Afrique de l’Ouest.

- Le fonds de dotation Pierre Rabhi, créé en 2013,  récolte, lui, des moyens financiers pour soutenir l’agroécologie, les semences libres et reproductibles, la formation aux techniques agricoles écologiques, la préservation de la biodiversité...

- La Coopérative Oasis soutient de son côté depuis 2018 ceux qui vivent ou souhaitent vivre dans des lieux écologiques et collectifs (éco-hameaux, habitats participatifs, fermes collectives, tiers-lieux…).

- Egalement le monastère de Solan, dans le Gard, à proximité d'Uzès et les Amanins, dans le département de la Drôme.
 
Pour aller plus loin :
www.pierrerabhi.org
 

Mercredi 6 Avril 2022
Joseph Vallançon


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