Pourquoi l'anorexie mentale ?



C'est un trouble du comportement alimentaire qui s'installe souvent à l'adolescence. Hantise de grossir, dégoût pour certains aliments, obsession, déni... L'anorexie mentale est une maladie complexe qu'on commence cependant à mieux comprendre. L'occasion de parler des difficultés du passage à l'âge adulte.




Pourquoi l'anorexie mentale ?
C'est souvent vers 12-13 ans que l'anorexie s'installe, souvent insidieusement, même si ce trouble alimentaire peut persister longtemps après. Une première piste pour expliquer cette maladie grave.

Douze ans, n'est-ce pas l'âge de la puberté, ce moment où le corps de la petite fille ou du petit garçon connaît sa mue, son grand passage vers un corps de femme ou d'homme ? Un moment charnière  où tout l'être se cherche : on sait d'où l'on vient, l'enfance, un état où l'on est entièrement sécurisé par sa famille, mais l'on ne sait pas très bien qui l'on sera demain.

L'angoisse est donc souvent au rendez-vous. Et chacun la gère à sa manière. "Par sa lutte acharnée pour garder une ligne toujours plus mince, l'anorexique mentale incarne le fantasme de devenir un «pur esprit» flottant sur le monde car enfin débarrassé d'un corps sexué jugé trop encombrant", explique Xavier Pommereau psychiatre et chef du pôle aquitain de l'adolescent au CHU de Bordeaux.

La peur de grandir, le refus d'assumer son corps d'adulte

Femme sous les regards, oeuvre de Laurence Maron.
Femme sous les regards, oeuvre de Laurence Maron.
Les filles sont particulièrement fragiles et elles sont dix fois plus nombreuses que les garçons à souffrir d'anorexie. Il est vrai que chez elles, les transformations physiques peuvent démarrer très tôt. Pas facile d'accepter ce nouveau corps, ces hanches encombrantes, ces seins qui poussent et qu'il faut cacher, et pour finir, ces règles, pas franchement agréables.

D'autant qu'avec le corps, le regard des autres aussi change, les filles souvent sont choquées ou blessées par les désirs qu'elles éveillent, des regards qui se posent sur elles, ou bien des mots grossiers, des allusions. Pour peu qu'elles subissent une agression, verbale ou physique, et l'envie de devenir femme peut être totalement bloquée... D'une certaine façon, le refus de nourriture traduit alors le refus de ce corps d'adulte, cette peur d'être "grosse", de devenir femme, et de devoir assumer toute la sexualité qui va avec : être enceinte par exemple...
 
"Lorsque mon corps a commencé à évoquer la féminité,
un instinct de survie m'a poussée à inverser le processus..."

En maigrissant, on reste un peu dans son corps de petite fille, et même les règles sont stoppées, comme si l'avenir pouvait être suspendu. "La perversité du monde des adultes a dû me faire regretter le monde des enfants, raconte une fille souffrant d'anorexie. Lorsque mon corps a commencé à évoquer la féminité et à présager la femme qui naissait en moi, un instinct de survie m'a poussée à inverser le processus. C'est à partir de là que je me suis créée un monde idéal, retrouvant petit à petit et avec délectation un corps neutre de sexualité, presque celui d'enfant"...

Se libérer de la dépendance affective des parents

Et puis il y a ce besoin affectif qui s'éveille lui aussi, ce besoin d'aimer et d'être aimé présent depuis notre naissance, qui prend une importance nouvelle. L'amour des parents ne suffit plus, On a besoin d'autres affections, d'autres soutiens.

Alors quand les parents - qui n'y sont pour rien - font des reproches ("Regarde comme tu es maigre !") ou commandent de manger, le climat familial se tend.

"Les troubles alimentaires attaquent la table familiale qui devient le siège de tensions permanentes, et par là-même s'en prennent à la fonction nourricière des parents", explique le Docteur Xavier Pommereau. Pourtant ce ne sont pas les parents qui sont rejetés mais la dépendance affective qu'ils entretiennent via la nourriture.

Etre aimé, exister pour quelqu'un, attirer l'attention

Avoir des amis, pouvoir compter sur eux et compter pour eux, devient presque aussi vital que la nourriture. On se nourrit et on grandit grâce à cette vie de relations.

On rêve de grand amour aussi. On tombe facilement amoureux ou amoureuse. Et l'on est d'autant plus déçu que la quête est plus forte. "Au départ, je ne supportais pas le regard des autres sur moi. Sauf un, raconte Coralie, 17 ans. Celui de mon meilleur ami. Il était le seul à savoir, et j'ai cru aux belles paroles qui disent 't'en fais pas, je serai toujours là'. Et puis un jour, une autre fille est entrée dans sa vie, et tout d'un coup, il ne fut plus là. Là j'ai sombré, j'ai réduit mon alimentation."...
"j'ai enfin l'impression d'exister, oui, dans cette grande entreprise de destruction,
j'existe enfin et je suis reconnue !"

Ceux qui manquent de confiance en eux-mêmes, qui ne s'aiment pas parce qu'ils pensent que personne ne les aime sont sans doute plus fragiles.
Le fait de ne plus s'alimenter normalement, ou de vouloir changer son image est, consciemment ou inconsciemment, une façon parmi d'autres d'attirer l'attention, de se trouver une identité, ce que d'autres chercheront par la séduction en multipliant les conquêtes amoureuses, ou bien en se donnant un look ultra, ou en consommant drogues ou alcools... "J'ai un certain pouvoir sur les autres, qui, affolés, regardent impuissants fondre ce corps. j'ai enfin l'impression d'exister, oui, dans cette grande entreprise de destruction, j'existe enfin et je suis reconnue !", témoigne une jeune belge.

Une maladie des apparences influencée par les modes

La top model Elise Crombez sur une pub.
La top model Elise Crombez sur une pub.
Si les filles sont plus touchées que les garçons par les troubles du comportement alimentaires (anorexie notamment), c'est que l'image du corps de la femme est soumise à un vrai diktat. Minceur, dynamisme et réussite sont associés et présentés comme le seul modèle de beauté !

A contrario, les rondeurs sont moquées. Etre "gros", c'est être fainéant, passif, presque incapable. Du coup pour être admiré et aimé, il faut correspondre à cette image idéale. "Mon père ne s'intéressait pas à moi. Il faisait du jogging, j'ai voulu lui plaire en maigrissant".

Une autre jeune fille, anorexique depuis deux ans, reconnaît qu'elle s'est sans doute laissée piéger par cette image : "je vis dans un milieu social privilégié, j'ai de très bons rapports avec mes parents, je fais des études supérieures... Mais je pense que l'image que renvoie la mode a beaucoup joué dans mon cas... en plus, mon ex petit ami préférait les femmes minces. J'ai le sentiment d'avoir intériorisé ce culte de la minceur/ maigreur. A qui la faute ? Les créateurs de mode ? Les médias ?"

Vouloir être la meilleure, réaliser son rêve... à tout prix

Les milieux de la danse, de la gymnastique, ou de la mode peuvent favoriser l'obsession de la maîtrise du corps.
Les milieux de la danse, de la gymnastique, ou de la mode peuvent favoriser l'obsession de la maîtrise du corps.
Pour autant, même si la pression sociale est forte, le comportement qui consiste à modeler son image en se privant de nourriture exige une volonté de fer, signe d'une détresse intérieure très forte. Certains milieux professionnels, certaines activités peuvent renforcer cette quête de l'apparence : le monde des mannequins (dont plusieurs sont mortes d'anorexie au point que l'Espagne a interdit de défilés les filles trop maigres !), le milieu de la danse ou de la gymnastique... Dans ces cas, le souci d'y "arriver", de garder sa place, de réaliser son rêve écrase tout le reste.
"Au collège, j'étais super jolie, super regardée par les garçons, super bonne élève, super sportive. J'étais la super Annaëlle, peut-être était-ce trop..."
Dans l'ensemble, on remarque que les filles touchées par l'anorexie ont souvent un profil de perfectionnistes anxieuses, soucieuses d'être bonnes en tout, partout.
Annaëlle, 17 ans, hospitalisée trois fois en deux ans, raconte : "Au collège, j'étais super jolie, super regardée par les garçons, super bonne élève, super sportive. J'étais la super Annaëlle, peut-être était-ce trop". Le problème, c'est qu'en se mettant la barre toujours plus haut, elle récolte "trop de déceptions" : Je voulais 18 à l'école et j'avais 17, je me fixais des temps à l'athlétisme et je n'arrivais pas à les atteindre".

L'illusion de maîtriser sa vie en contrôlant son corps

Cette volonté de maîtriser toute sa vie, son corps, son poids, sa faim, d'être parfaite, peut presque donner l'illusion à certaines d'être au-dessus de la condition humaine. Autre témoignage : "Je me sens portée par une force immense, étrange ; au début c'est une force fascinante, enivrante, exaltante. Je plane, fière de mes succès : l'aiguille de la balance descend en flèche. La souffrance est presque comme anesthésiée ; j'ai un contrôle presque total sur mon corps, je suis maître à bord, j'ai un pouvoir illimité sur moi, sur ma vie, ma mort."
"Ce démon intérieur décide tout à ma place, je ne sais plus qui parle en moi :
est-ce lui ou moi ? "

Pouvoir sur sa vie et sa mort ? Triste illusion. Car s'il témoigne au départ d'une volonté de fer, le comportement anorexique devient, au fil des mois, une aliénation. Plus moyen de faire machine arrière . Prisonnières des conséquences physiologiques et psychologiques de leur maladie, les jeunes n'ont même plus la liberté de demander de l'aide. LA maladie a fini par prendre les rênes de leur vie pour les mener à la mort (lire  Les dangers de l'anorexie).

"Je vais mal, mais tout va très bien, dit une fille qui pense jour et nuit aux stratégies à employer pour éviter les repas. Ce démon intérieur décide tout à ma place, je ne sais plus qui parle en moi : est-ce lui ou moi ? Qui aura le dernier mot ? Je veux m'en sortir mais je ne peux pas car cela signifierait lâcher mon oeuvre, ma superbe et cruelle oeuvre d'art..."

Chaque histoire est unique

L'histoire de chacun est unique
L'histoire de chacun est unique
Si toutes ces raisons peuvent favoriser la maladie, en même temps, chaque histoire est unique. Selon les personnes, différents facteurs peuvent se combiner. C'est pourquoi seul un suivi psychologique adapté à chacun permet de comprendre comment s'est installée la maladie... et d'en sortir.

Si vous vous sentez fragile ou menacé(e), parlez-en à votre médecin ou à une personne de confiance : cela pourra vous aider à prendre de la distance, à analyser vos peurs et vos comportements : la nourriture a-t-elle beaucoup d'importance dans ma vie ? Suis-je sensible (très sensible) à mon image, au regard des autres ? Suis-je bien dans ma peau, dans ma féminité, ma masculinité ? Est-ce que j'ai une bonne estime de moi ou ai-je toujours l'impression d'être sans intérêt pour les autres ?
 
"Les troubles du comportement alimentaires donnent de mauvaises réponses aux questions d'une personnalité en construction".

Pouvoir parler de ces difficultés - courantes à l'adolescence - avec quelqu'un, c'est déjà une façon d'avancer, et de trouver des réponses qui tiendront compte de votre histoire, des besoins de votre corps et de votre affectivité. Les troubles du comportement alimentaires donnent de mauvaises réponses (car profondément destructrices) aux questions d'une personnalité en construction. Posez-vous les bonnes questions, mais répondez-y sans vous détruire !

Un numéro d'aide

"Anorexie boulimie, Info Ecoute" : en Ile-de-France, vous pouvez appeler le 0810 037 037. Des spécialistes des troubles du comportement alimentaire vous écoutent et peuvent vous renseigner.

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Lundi 11 Janvier 2016

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