"S'engager, c'est donner quelque chose de soi qui a du sens"


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Co-fondateur de l’Institut de Formation de Fondacio en Europe (IFF Europe), François Prouteau est Docteur en sciences de l'éducation. Passionné par la formation humaine, il accompagne des jeunes en quête d'engagement. De l'alliance au contrat, de la peur à l’implication, comment s’engager ? Entretien.




Que signifie pour vous "s’engager" ?

François Prouteau : "Ça signifie d'abord s'impliquer dans la vie et dans sa vie. S'impliquer dans la vie, ça signifie dans le monde tel qu'il est aujourd'hui avec ses enjeux, ses défis, ses opportunités, ses crises.

Ça veut dire aussi s'impliquer avec d’autres, vouloir répondre avec eux aux questions que l'on se pose sur le sens des activités que l’on mène et, plus largement, aux questions que l'on se pose sur le sens de la vie.
Quant à s’impliquer dans sa vie, ça veut dire "se donner".

…c'est-à-dire ?

Donner quelque chose de soi-même qui a du sens, mobiliser quelque chose de soi-même (ses compétences, ses désirs).
S’engager dans ce sens-là est positif, même si on peut s’engager pour des causes qui ne sont pas toujours bonnes : ce n’est pas forcément parce qu’on s’engage que l’on fait quelque chose au service du bien.

​Du coup, quelles sont les conditions d’un bon engagement ?

François Prouteau © J. Vallançon
François Prouteau : Il ne faut pas être seul en se disant : «Je suis le meilleur, je vais sauver le monde !». Sinon, la passion pousse à une forme d'orgueil.

Il faut mieux privilégier le collectif, le groupe et, ce qu’on pourrait appeler, le « être avec ». Il s’agit alors d’être très attentif aux personnes avec lesquelles on s’engage. Il faut se poser la question : « Est-ce qu’on partage la même vision des choses ? ».

Dans tout engagement, il faut laisser l'espace à des temps de dialogue pour être au clair sur les valeurs qui mobilisent et sur la vision qu'on a des choses. Le dialogue permet aussi de se connaître, de rencontrer l'autre gratuitement et donc de savoir avec qui l’on s’engage.

Vous semblez donc associer l’engagement au don ?

F.P. : Tout à fait ! Je dirais même qu’il y a une notion d’alliance dans l’engagement. On retrouve d’ailleurs cette notion d’alliance aux différentes étapes qui émaillent la vie : quand on s’engage avec quelqu'un pour faire sa vie avec lui, quand on s’engage dans une relation pour accueillir un enfant, quand on s’engage professionnellement avec une organisation, une entreprise ou des équipes.

Il y a donc dans l’engagement une relation qui prend la forme d’une alliance qui se formalise assez souvent par une dimension de contrat. Finalement, l’engagement se joue dans l’articulation du contrat et de l’alliance (et, inversement, de l’alliance et du contrat) : ce rapport alliance / contrat est, à mes yeux, au cœur de la notion d’engagement.

« Il y a des choses que l’on connaît mais la saveur – le goût – de l’engagement est fait justement de quelque chose qui est au-delà, qu’on ne connaît pas. C’est le sel de l’engagement. »

​N’y a-t-il pas, à la source de tout engagement, un mystère ?

F. P. : Oui car je pense que l’engagement a toujours quelque chose qui relève de la relation, de la création et de la confiance. Avec ces trois dimensions (relation-création-confiance), on arrive au registre spirituel et à une perspective profonde qui est toujours dans un invisible, dans un désir et une attente qui n’est pas connue à l'avance.

Cela nécessite une forme de désappropriation qui tient du mystère. Il y a des choses que l'on comprend mais d’autres non. Quand on s'engage avec autrui, il y a des choses que l’on connaît mais la saveur – le goût – de l'engagement est fait justement de quelque chose qui est au-delà, qu’on ne connaît pas, et qui est le sel de l’engagement.

Comment appréhender ce mystère sans se décontenancer ?

Dans cette composante du mystère, je voudrais souligner deux choses. D'abord, la surprise : quand on s’engage, il y a un lâcher-prise – on abandonne, on perd quelque chose de soi-même, – et, ensuite, on découvre que le fruit de l’engagement, s'est aussi de se découvrir, de se trouver soi-même nouvellement.

Que diriez-vous à quelqu'un qui est dans un trou noir, qui reste bloqué par rapport à tout engagement, qu'il soit professionnel, amoureux ou autre ?

La première chose que je ferais, c’est de lui demander : « Es-tu prêt à quelque chose de nouveau pour ta vie ? Ou préfères-tu demeurer dans une forme d’installation ou de reproduction de ce qui se passe pour toi au quotidien même si tu en parais insatisfait ? ». L’acceptation du changement est donc la première condition pour devenir apte à s’engager. Il est alors important de déceler en soi les petites pointes de désirs, de motivation, de lueurs qui émergent.

Il faut ensuite en parler avec quelqu'un en qui on a confiance (un ami, un proche, un parent ou quelqu’un de plus extérieur comme un conseiller d’orientation, un psychologue). Le dialogue avec cette personne doit être éclairant et permettre de percevoir et d’approfondir les mobiles de ce changement.

Il faut alors savoir lâcher prise pour que la nouveauté puisse advenir et aboutir à une décision qui enclenche l’engagement d’une nouvelle expérience.

​Pour s’engager, il faut donc être de bonne volonté c’est-à-dire avoir une volonté ouverte. Faut-il aussi être un homme ou une femme de désir ?

Tout à fait ! Il faut cette ouverture à soi-même et aux autres pour que les étincelles de la vie, les étincelles d’avenir, les étincelles d’espoirs ou d’espérance puissent être déclenchées, réveillées. Ces étincelles peuvent apparaître aussi bien dans la vie professionnelle que dans l’amitié, l’amour, la famille, etc. Mais attention, elles peuvent aussi apparaître dans la sphère associative, sportive, artistique.

Ces espaces d’engagement peuvent être, en effet, le lieu d’une nouvelle créativité et d’une innovation capables d’alimenter et de nourrir ce qui en nous n’est pas toujours investi. Par exemple dans le sport ou dans une activité artistique, on peut s’éveiller à la vie, à la nouveauté, à l’implication avec d’autres et donc, à l’engagement.

Quelqu'un qui tourne en rond doit ainsi faire très attention à la diversité des lieux dans lequel un engagement est possible. Là où un engagement fort ne paraît pas possible (engagement professionnel ou conjugal) pour mille raisons, et que la situation paraît bloquée, et bien, en faisant des pas de côté, on peut trouver des lieux de créativité et d’innovation ailleurs. D’ailleurs, en tant qu’accompagnateur ou coach en orientation, je mets souvent ces « pas de côté » dans le dialogue avec ceux que je reçois.



Cette interview est publiée en partenariat avec le magazine étudiant Chouette qui a consacré son numéro de juin 2020 à l'engagement.

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​Finalement, les petits engagements peuvent préparer aux grands…

Exactement ! C’est la vertu des petits pas. L’histoire du colibri racontée par Pierre Rabhi est à ce titre très parlante. Alors que la jungle est en feu, le colibri fait ses aller-retour avec de l’eau dans le bec pour éteindre les flammes, les autres animaux lui demandent : « Qu’est-ce que tu fais ? » et le colibri répond : « Je fais ma part pour éteindre l’incendie ».

Faire sa part d’engagement, c’est ainsi faire ces petits pas que nous évoquions à l’instant : des (petites) initiatives qui semblent peu de choses comparées à l'étendue des problèmes à résoudre dans le monde mais qui sont la part à laquelle chacun peut contribuer et qui peuvent stimuler les autres.

Y a-t-il une crise de l’engagement à notre époque, selon vous ? Si oui, comment l’analyser ?

Si j’en crois les étudiants des grandes écoles françaises (Polytechnique, HEC, ENS, Agro, etc.), j’en vois qui s’engagent. Récemment, par exemple, certains d'entre eux se sont engagés dans le Manifeste étudiant pour un réveil écologique  pour questionner ensemble les grandes entreprises dans leurs capacités à répondre à la crise écologique et environnementale. Ils s’engageaient à renoncer à travailler pour celles d’entre elles qui n’étaient pas au clair sur leurs propres engagements environnementaux.

On a donc, de fait, dans cette situation, l’exemple d’étudiants qui prennent des risques et qui s’engagent fortement, alors que des générations précédentes d’étudiants n’auraient peut-être jamais fait de tels choix.

Tout ça pour vous dire que les composantes de l’engagement aujourd’hui sont à jauger par rapport au contexte qui est le nôtre. Aujourd’hui, certains domaines mobilisent plus l’engagement que d’autres.

Au-delà du défi actuel, quel espoir peut-on avoir ?

Il n’y a aucune fatalité à avoir ! Il y a une liberté, des opportunités et un avenir toujours ouvert même s’il est ténu, même s’il ne tient qu’à un fil. Ce fil, c’est celui de la relation entre personnes (le « vivre ensemble ») et la relation spirituelle (la religion) qui font qu’il y aura toujours quelque chose à vivre, à faire.

A ce titre, l’engagement est toujours une possibilité d’ouverture, d’espérance et d’avenir."
 


23 Octobre 2020
Propos recueillis par Joseph Vallançon
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