Un voyage de noces d'aventuriers


En marchant, sans un sou en poche, demandant le gîte et le couvert, Mathilde et Édouard Cortès se sont donné la main pendant 6 000 km. Jeunes mariés, ils ont fait le pari que l’amour leur ferait vaincre tous les obstacles. Interview et vidéo à l'occasion de la sortie de leur livre, "Un chemin de promesses".



En juin 2007, vous entamiez un voyage de noces pour le moins surprenant ?

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Mathilde : Un an avant notre départ, Édouard m’a emmenée sur le parvis de Notre-Dame de Paris et m’a demandé si je voulais bien "l’accompagner pour toute la vie". On se connaissait depuis neuf ans, et à ce moment, Édouard, notre couple, nos chances de bonheur m’ont paru si évidents que je n’ai pas hésité une seule seconde… Quelques jours plus tard, il a lancé l’idée d’un grand voyage pour prendre le temps de se connaître, de construire notre couple. Nous irions à Jérusalem, à pied ! Et quitte à vivre une aventure unique, j’ai proposé que l’on parte sans un sou en poche, pour aller à la rencontre des autres.

Édouard : Un an plus tard, nous étions au même endroit, prêts à aller jusqu’à Jérusalem, sans sécurité, sans argent, avec le minimum pour survivre dans nos sacs à dos légers… c’était une sorte de défi pour faire tomber les masques, voir le monde sans préjugés et donner du sens à nos vies.

Vous seriez-vous lancés dans pareille aventure l’un sans l’autre ?

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Édouard : Non. C’était un projet de couple. Ce rêve, nous aurions pu l’avoir chacun de notre côté mais il était fortement lié à la construction de notre amour. Nous avions tous les deux quelques expériences d’aventure, de voyage et de rencontres. Mathilde en Inde et en Afrique, dont deux ans au Cameroun. Moi dans le Caucase, en Afghanistan, en Asie du Sud-Est… Avec ce projet, nous voulions vivre ensemble un grand rêve en conciliant nos attentes et nos désirs personnels. Un voyage de noces unique et sur mesure !

Aller à Jérusalem en mendiant le gîte et le couvert… c'était un pèlerinage religieux ?

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Édouard et Mathilde : Nous avons fait ce voyage à la manière des pèlerins du Moyen Âge qui allaient à Saint-Jacques de Compostelle, à Rome ou à Jérusalem ou encore un peu comme les moines bouddhistes qui vont à Lhassa. Nous croyons tous les deux en Dieu. C’est quelque chose d’important dans nos vies. Partir sans argent, cela implique qu’on s’en remet aussi à la Providence. C’est un acte de confiance. Pendant 6 000 km, pas à pas, nous avons senti que nous ne sommes pas que des êtres de chair. Cette marche a réveillé en nous une musique intérieure, le chant de l’âme.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile : marcher 30 km par jour ou dépendre uniquement des autres pour survivre ?

Mathilde : On a parfois marché 40, 50, même 60 km avec pas grand-chose dans le ventre. Mais ce n’est pas le plus difficile. Le plus dur, c’est d’être en permanence dans la précarité. À pied, sans argent, sans téléphone, on est très vulnérable, à l’abri de rien. Tout nous atteint de manière amplifiée : la pluie semble plus froide, le vent plus violent… Nous avions besoin des autres. C’est vrai que ce n’est pas facile de demander du pain, de l’eau, un abri, dans une société marchande. Même après plus de sept mois sur la route, on était toujours gênés de sonner chez les gens, de les aborder pour trouver à manger. Mais cette démarche nous forçait à nous ouvrir aux autres, tels qu’on était, sans artifice matériel.

Aller vers autrui, c’était l’un de vos buts. Avez-vous été bien accueillis ?

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Mathilde : La première réaction était souvent la surprise : drôle de voyage de noces ! Demander l’hospitalité, c’était pour nous un moyen d’aller au-devant des autres, de sortir de nos timidités. Nous avons bien sûr essuyé des refus. En Italie, dans les zones industrielles, ça a été particulièrement difficile. Un soir, après neuf "non" consécutifs, je me suis écroulée, déçue, vidée. Mais notre démarche a davantage attiré la sympathie.
Pas seulement dans les pays où l’hospitalité est culturelle comme en Turquie ou dans les Balkans. Dès la France, nous avons été très bien accueillis. Souvent, bien plus que leur porte, les gens nous ont ouvert leur cœur. Je me souviens de Liliane, veuve depuis 6 mois, qui nous a confié que, depuis la mort de son mari, elle ne prenait plus ses repas à table mais seule devant la télé. Ce soir-là, nous étions trois à table.

Édouard : Pour nous, le but n’était pas d’aller à Jérusalem, le voyage était dans ce qui se passerait sur la route. Sur 232 jours, nous avons passé la moitié de nos nuits dans des familles. Une belle manière de découvrir des modes de vie, d’échanger et de partager.

Vous avez vécu des moments très durs : faim, peur, maladie, et même, agression… Comment fait-on pour continuer dans l’adversité ?

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Édouard : En ne comptant que sur les autres, il y a forcément une limite : être totalement démuni quand on n’est pas accueilli. Ce n’est pas rare que nous n’ayons rien eu à manger, rien à avaler pendant 36 heures, une fois même pendant 49 heures. Nous avons eu peur des ours et des serpents dans les Balkans, peur de nous faire écraser au bord d’une route, peur d’abandonner aussi… surtout après l’agression en Turquie. Sur la route d’Istanbul, un homme s’est jeté sur Mathilde, et ça a été très dur ensuite de reprendre confiance.
Mathilde : Nous voulions aller à la rencontre des autres, mais parfois nos peurs intérieures nous ont bloqués. Ce voyage n’était pas un exploit sportif. Là où il a été radical, c’est par la plongée dans nos émotions et dans le cœur des hommes. Mais notre force a été d’être deux. Il y en avait toujours un pour porter l’autre.

Et entre vous, comment cela s’est-il passé ? Avez-vous vécu des crises de couple ?

Édouard : Nous avons vécu de manière extrême nos premiers mois de mariage : 24 heures sur 24 ensemble, ce n’est pas ordinaire. Ce voyage a été comme une allégorie de la vie de couple : une expédition au long cours qui demande une bonne dose d’intrépidité, de confiance et de persévérance. Quand on est deux, rien ne résiste à la route, aucun masque. Fatigues, paresses, orgueils… c’est peine perdue de vouloir les cacher.

Mathilde : Nous avons essayé d’accepter l’autre tel qu’il est, même si ça n’a pas toujours été facile. Édouard m’en a voulu au début de ne pas maîtriser mes craintes. Nous devions traverser un glacier, dans les Alpes, à 3 300 mètres d’altitude. L’idée de marcher en baskets, sans piolet, sans entraînement, entourés de ravins et de crevasses me terrifiait. Je râlais, Édouard m’engueulait… et au final, quand on a passé le col et qu’on s’est expliqués, Édouard a pu mesurer ce que j’avais enduré. Il m’a promis d’être plus patient et moi, d’exprimer clairement mes angoisses au lieu de me plaindre ! Ce qui va sans le dire, va mieux en le disant : on a compris qu’il fallait communiquer.

Édouard : Les sceptiques chuchotaient à notre départ : "Ils vont se séparer avant d’arriver", "Il fallait partir avant le mariage, pour voir si le couple résiste." Ce qui nous a fait marcher, c’est de nous être engagés l’un envers l’autre. Nous avions un projet commun, celui d’atteindre Jérusalem. Nous vivons aujourd’hui d’un amour que nous voulons construire tous les jours, comme sur la route, dans les larmes ou en chantant.

Quel est votre meilleur et votre pire souvenir du voyage ?

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Édouard : Les meilleurs moments, c’étaient les instants extraordinaires du quotidien. Un soir, dans un bivouac dans une grotte en Italie, nous étions nichés dans une falaise surplombant la plaine du Pô, les lumières de la ville à nos pieds, la musique d’une fête de village dans les oreilles. J’ai invité Mathilde à danser. Une danse, puis deux, puis trois… enlacés sur des airs de salsa. Si j’avais voulu offrir une seule nuit de noces à Mathilde, c’aurait été celle-là. Pour les mauvais souvenirs… le plus dur a été le rejet. En Syrie, à cinq reprises, en traversant tranquillement des villages, des enfants nous ont lancé des pierres. Les adultes présents n’ont rien dit. Cette violence sans raison apparente est dure à comprendre et à pardonner.

Mathilde : Le moment le plus difficile pour moi a été l’entrée en Turquie. On était sur une route, isolés. Un homme s’est approché, m’a montré des billets, en répétant : "sexe, sexe, sexe". Malgré les tentatives d’Édouard pour l’éloigner, il a couru vers moi en m’étreignant de force. Ça s’est passé en quelques secondes, mais je me suis sentie salie et j’ai mis beaucoup de temps avant de pouvoir de nouveau regarder un homme dans les yeux et faire confiance. Heureusement qu’avant et après, on a vécu de très beaux moments, une main qui se tend, une porte qui s’ouvre alors qu’on n’a rien à donner en retour.

Vous êtes passés par 14 pays, certains en guerre, d’autres en reconstruction. Quels sont ceux qui vous ont le plus marqués ?

Le Monténégro et les Balkans en général pour leur côté sauvage et authentique. Il y a aussi le Proche-Orient. Dès notre entrée en Syrie, nous avons été pris à partie malgré nous dans le conflit de la région. On n’a jamais vraiment su pourquoi, mais les services secrets syriens nous suspectaient et du coup, nous étions suivis en permanence, interrogés tous les jours, et même fouillés ! Pendant presque un mois, nous avons vécu en semi-liberté et en proie à la paranoïa.

232 jours et 5 788 km après votre départ, vous avez enfin atteint Jérusalem. Qu’avez-vous ressenti ?

Mathilde : À l’arrivée, un sentiment de joie, très intérieur et profond. Comme une sorte de plénitude.
Édouard : Nous avons longtemps regardé en silence Jérusalem qui s’étendait devant nous. Il y a eu le soulagement : celui de mettre fin à notre vulnérabilité. Et puis, tout de suite, nous nous sommes souvenus de toutes les personnes rencontrées sans qui ce chemin n’aurait pas été possible.


Mathilde et Edouard Cortès racontent leur aventure dans un livre :
Un chemin de promesse, chez XO Editions, paru le
3 novembre 2008
avec 16 pages de photos couleur
Une belle idée de cadeau.

Rédigé par le 7 Novembre 2008
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