Quatre résistants au Panthéon : portraits républicains


Depuis quelques mois, il n'est bruit que des valeurs républicaines. Mais si l'on veut redonner aux vieux mots usés leur corps et leur souffle, il est bon de s'entourer d'exemples d'hommes et de femmes dont le souvenir ranime ces valeurs. En faisant entrer au Panthéon quatre résistants, la France nous envoie un bel exemple. Portraits des résistants panthéonisés.



Les portraits affichés devant le panthéon le 27 mai 2015, lors de l'accueil des restes des 4 résistants.
Il y a cinquante ans, le ministre de la culture André Malraux prononçait l'un des plus célèbres discours de la Vème république. Sa voix s'élançait au travers d'un cortège qui emmenait les cendres de Jean Moulin, résistant, au Panthéon.

Le Panthéon, c'est ce temple qui surgit tout en haut de la petite "montagne" au plein cœur de Paris, où Clovis (Ve siècle) édifia la tombe de sainte Geneviève, patronne de Paris.  L'actuel monument a été construit par Soufflot, sous ordre du roi Louis XV. Après la Révolution de 1789, l'église devient le Panthéon, c'est-à-dire le "Temple de la République" que l'on connaît actuellement. A cet endroit, 71 personnalités ont leur tombe ou leur urne funéraire.

Le 27 mai, quatre personnalités y sont "entrées". Le président François Hollande l'avait annoncé le 21 février 2014, en prononçant ces mots : "Germaine Tillion, c'est l'égalité. Geneviève de Gaulle, c'est la fraternité, Pierre Brossolette, c'est la liberté. Jean Zay, c'est la République".

Pierre Brossolette (1903-1944) : "la résistance entre la France et Londres"

Pierre Brossolette, discours à l'Albert Hall à Londres en 1943.
Pierre Brossolette est un résistant français né le 25 juin 1903, dans une famille farouchement anti-cléricale, et néanmoins portée par un désir ardent de liberté. On y cultive l'amour du travail, de l'ascension sociale, et une appartenance aux valeurs de la 3ème République. L'homme entre à 19 ans à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm, et en ressort trois ans plus tard avec l'agrégation d'histoire.

À l'issue de son service militaire, il devient journaliste. En 1933, alors que l'Europe bascule dans des crises majeures (économiques, morales), il écrit dans le journal Notre Temps : "il faut maintenir, même sous des régimes hostiles et même au milieu des désastres, cette primauté de la vie spirituelle. C'est le contraire du fascisme. C'est le contraire aussi du libéralisme bourgeois dont, comme nous, la jeunesse a horreur". (Pour les moins de 30 ans d'aujourd'hui, in Notre Temps, 2-9 juillet 1933)

Dès les années 30, l'homme cultive une pensée anti-fasciste. Et lorsque la guerre éclate et que l'armistice est sonné, Brossolette n'a pas d'autre choix : il bascule dans la clandestinité. Dans la Résistance.

C'est que compte tenu de ses engagements précédents, de ces années 30 où il a milité farouchement contre les idées qui émergeaient ici et là en Europe, le régime Vichy ne peut que lui fermer les portes de l'administration et se méfier de l'homme.
Arrêté par la Gestapo, il sait ce qu'il risque d'endurer
En novembre 41, il prend la tête de la section "presse et propagande" du réseau clandestin résistant "Confrérie Notre-Dame".  Il établit des liens entre les différents groupe d'actions résistants partout en France : Libération-Nord, Organisation Civile et militaire, Combat, Libération-Sud. Dans ses rapports, il fait le point sur la situation des troupes, de l'opinion, de Vichy. En avril 42, il parvient à rejoindre Londres où se trouve de Gaulle, fief de la résistance hors les lignes.

Malgré une répression féroce, il améliore les coordinations paramilitaires de la Résistance et réorganise son système de liaison avec Londres. Mais le 3 février 1944, il est arrêté en Bretagne avec deux amis. Sa tentative de rallier Londres par la mer n'a pas fonctionné cette fois-ci. S'il est identifié, Brossolette sait ce qu'il risque. Un mois et demi plus tard, il est transféré à Paris où il sera torturé. La Gestapo sait quel homme elle a en face d'elle. Elle sait tout, l'organisation clandestine française, les lettres, et Londres.

Le 22 mars 44, le capitaine Brossolette se précipite par la fenêtre de la chambre de bonne où il est détenu. Il n'a rien dit de ce qu'il savait.

Genviève de Gaulle: "Cherchez au fond de vous ce que vous croyez être le meilleur"

Dans le petit livre paru récemment sur les quatre entrées au Panthéon de 2015 ( Au Panthéon, édition Textuel), Frédérique Neau-Dufour rapporte cette histoire :

" Au matin du 20 juillet 1943, une étudiante entre dans une librairie rue Bonaparte, à Paris. Elle ne vient pas acheter un livre mais déposer une serviette emplie de documents secrets. La boutique sert de boite à lettres aux Résistants du mouvement Défense de la France. Dans sa poche, la jeune fille possède une carte d'identité au nom de Geneviève Garnier. À peine est-elle entrée dans le magasin qu'un homme l'interpelle. C'est un agent auxiliaire de la Gestapo. Il saisit la serviette, demande ses papiers à la jeune fille et exige son véritable nom. Elle n'hésite pas et lui rétorque les yeux dans les yeux: "Geneviève de Gaulle". A la fin de sa vie, elle expliquera : "Je trouvais que c'était bien qu'ils sachent qu'il y avait des gens de la famille de Gaulle qui se battaient et qui se faisaient arrêter".

Geneviève de Gaulle a 20 ans en 1940 quand elle entend Pétain appeler à cesser le combat. Elle ne sait pas alors que son oncle, Charles de Gaulle, est à Londres. Mais elle sait en revanche qu'elle ne se résignera pas à Vichy. Elle entre en clandestinité : son premier véritable choix est celui du Vercors, au maquis des Voirons, dans l'Isère. Là où d'autres l'attendent. Le mouvement qu'elle rejoint s'appelle "Défense de la France", dirigé par Philippe Viannay. Dans le journal imprimé par le mouvement, elle est alors la seule femme à signer des articles. Son pseudonyme est transparent : elle signe "Gallia".
 
Au camp de Ravensbrück, elle devient le matricule 27372

20 juillet 1943 : un coup de filet s'abat sur le mouvement de résistance. Geneviève de Gaulle est déportée vers l'Allemagne quelques mois plus tard au camp de concentration de Ravensbrück. En arrivant, c'est la stupéfaction : c'est un camps de femmes, exclusivement, et elles ont le corps décharné, les yeux vides. Geneviève de Gaulle devient le matricule 27372.

Dans l'enfer concentrationnaire, la nièce du futur Général de Gaulle a trois piliers sur lesquels s'appuyer : sa foi en Dieu, car elle est une catholique convaincue, son sens de l'humour, et les amitiés qu'elle noue progressivement avec des femmes comme elles. Son nom leur inspire le respect et l'espoir.

Sortie de camp: la résistante transforme son combat contre la barbarie nazie en une lutte contre la pauvreté qui envahit alors les rues. Nous sommes en 1958 lorsqu'elle découvre, abasourdie, un autre camp de misère. Celui-là est régit par la pauvreté. Il est à Noisy-le-Grand, où 252 familles survivent dans un bidonville. Son compagnon de lutte sera alors le Père Wresinski, fondateur quelques temps plus tôt de l'ATD, l'Aide à toute détresse. Elle en devient la présidente en 1964, après avoir quitté le cabinet ministériel d'André Malraux.

Le 15 avril 1997, à l'Assemblée nationale, Geneviève porte un projet de loi sur le renforcement de la cohésion sociale. Elle veut que la pauvreté soit un souci pour les principaux dirigeants. Elle s'avance à la tribune, et le brouhaha démarre. L'opposition de gauche se moque d'elle, la résistante déportée, qui a fait de la misère son combat. "Le prêche va commencer", ironise-t-on dans l'assemblée. Elle reste simple, et sa voix douce fait taire les quolibets.

"Cherchez au fond de vous-mêmes ce que vous croyez être le meilleur", disait-elle à des lycéens, la même année. Geneviève de Gaulle a continué dans la même simplicité tranquille, jusqu'au 14 février 2002, où elle s'est éteinte.

Germaine Tillion, une poète dans les camps

Aout 1942. Germaine Tillion, Résistante, est arrêtée par la Gestapo. Elle a été dénoncée par un prêtre qui se faisait passer pour un résistant. Elle a le destin de la petite de Gaulle, comme une sœur cadette aux chemins croisés. Elle aussi se retrouvera au camp de Ravensbrück. Elle ne sera pas jugée par un tribunal, mais déportée comme relevant de la catégorie "NN", pour Nacht und Nebel, qui signifie "Nuit et brouillard". Dans cette catégorie, on trouve des gens trop importants pour les supprimer comme les autres. Les Nazis ont décidé de les faire disparaître des registres officiels. Le coup en sera plus fort.

À Ravensbrück, Germaine garde espoir.  Pour délasser ses amies, elle écrit des recettes de cuisine clandestines, celle du bœuf aux nouilles entre autre, dont  la première lettre de chaque ligne dévoile l'identité d'un responsable SS. Elle compose aussi une "opérette revue".. Le manuscrit est bien entendu totalement clandestin. Il sera conservé après la guerre, on le trouve aujourd'hui au Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon.
 
De retour des camps, elle poursuit son combat pour le respect de la dignité humaine

Retour de camp. Germaine est dévastée. Sa mère est morte à Ravensbrück, sa grand-mère disparue, la plupart de ses amis se sont évanouis dans la nature, certains sont probablement morts. Elle dit avoir perdu la foi, mais elle ajoute qu'elle a gardé l'amour et l'espérance, autres vertus chrétiennes. 

Au fond d'elle, Germaine est toujours la même femme. Convaincue que le respect de la dignité humaine est ce qu'il y a de plus cher, elle poursuit son combat. Autrement, cette fois-ci : elle créé dès les années 1950 des Centres Sociaux pour lutter contre la pauvreté à Alger, elle milite ensuite pour la reconnaissance et la condamnation officielle de la pratique de la torture durant la guerre Algérie. Elle s'indigne de la pauvreté grandissante, cette "clochardisation" du monde dit-elle.

Elle meurt en 2008. Animée toujours par la compassion, vertu qu'elle porte au-delà de toutes.

Jean Zay : un ministre dans les prisons du régime de Vichy

Jean Zay en 1937. © : Gallica
Jean Zay est entré au Panthéon en 2015,  mais son nom y figurait déjà, gravé dans la pierre à côté de celui de Pierre Brossolette. Et si son nom a aussi été donné à tant d'écoles primaires, c'est qu'il a été ministre de l'Éducation du Front populaire, de 1936 à 1939. Son ministère couvre alors la Recherche, la Culture, l'Education Nationale, et la Jeunesse et Sports. 
On lui doit la création du CNRS, de l'ENA, et même du Festival de Cannes prévu en 1939, mais qui ne put avoir lieu en raison du déclenchement de la guerre.  On lui doit aussi la scolarité obligatoire jusqu'à 14 ans ou encore l'éducation physique à l'école.

En trois ans, il fait créer les premières classes d'orientation,  le CSOS (ancêtre du CROUS), le Musée d'Art moderne et de nombreuses initiatives sociales dont on hérite encore aujourd'hui. 
 
En 1939, il démissionne de son poste de ministre

Jean Zay est né en 1904 , dans une famille de libres penseurs, dreyfusarde, adhérant aux idées du parti radical de gauche. Sa culture est celle des minorités juives et protestantes.

Dès 1934, il est un des tout premiers de sa génération à dire que la France doit être défendue par la guerre s'il le faut. En 1939, il démissionne de son poste de ministre pour s'engager dans l'armée française comme sous-lieutenant.

En juin 40, il fait partie de ceux qui s'opposent à l'armistice. Pour cela, il part s'embarquer avec 26 parlementaires à bord du Massilia, un bateau qui le mène au Maroc, à Casablanca. Mais compte tenu de ses engagements précédents, l'homme est attendu par les autorité de Vichy, fraichement mises en place. En octobre de la même année, il est transféré au tribunal militaire de Clermont-Ferrand, où le régime de Pétain va l'éliminer d'abord politiquement. Il est dégradé de son état militaire, puis déporté au bagne. Comme Dreyfus. Depuis sa cellule, il rédige des textes politiques. Sa femme vient le voir avec un grand landau où dort l'une de leurs filles. Ils en profiteront pour y glisser quelques textes et continuer la résistance.
 
Le récit de son assassinat par la milice

Le 20 juin 1944, Jean Zay est abattu lâchement par des miliciens du régime vichyste. Il devait être transféré dans une autre prison, mais les miliciens en ont décidé autrement ce jour-là.  Jusqu'à la Libération, on ne saura rien de ce qui est arrivé à l'ancien ministre de l'Éducation nationale.  La Citroën dans laquelle était monté Jean Zay avec les miliciens s'était fait passer en cours de route, pour un véhicule clandestin. Zay avait donc relâché l'attention et commençait à reprendre espoir. Aux Malavaux, sur la route,  Jean Zay descendit sans méfiance de la voiture.
C'est Denis Aubras, historien,  qui raconte  en 1975 les circonstances de l'assassinat dans un Hors-Série de la revue "Historia" :

- "Nous allons attendre ici, dit Henri Millou qui s'assit sur une grosse pierre.
Jean Zay s'épongea le front puis enleva ses lunettes pour les essuyer avec un mouchoir. Il ne remarqua pas que Cordier passait derrière lui et sortait une matraque. Le milicien porta un coup qui dévia. Jean Zay, ses lunettes à la main, se dressa. Henri Millou braqua alors sa mitraillette Sten et tira une longue rafale. Jean Zay s'écroula, tué net. Les assassins dépouillèrent le corps de tous ses vêtements et le jetèrent dans le "Puits-du-Diable". Il redescendirent à la voiture, prirent des charges d'explosifs et remontèrent sur les lieux de leur forfait. Une explosion provoqua un éboulement qui ensevelit le corps de l'ancien ministre. C'est le hasard qui, le 22 septembre 1946, amena deux chasseurs sur les lieux du crime et leur fit découvrir le cadavre."

Pour en savoir plus

Deux femmes, deux hommes, quatre destins au Panthéon. Ce petit livre de 96 pages (5 euros), aux éditions Textuel, nous offre le portrait des 4 Résistants panthéonisés par 4 historiens  :

- Olivier Loubes, qui enseigne l’histoire en classes préparatoires à Toulouse, s'est attaqué à Jean Zay sur lequel il a déjà écrit un livre (Jean Zay, l’inconnu de la République, Armand Colin, 2012).

- Frédérique Neau-Dufour retrace la figure de Geneviève de Gaulle, dont elle a déjà écrit une biographie Geneviève de Gaulle Anthonioz (Cerf, 2004 ; rééd. 2015). Elle dirige actuellement le Centre européen du résistant déporté, sur le site de l’ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof (Alsace).

– Mona Ozouf, agrégée de philosophie, a d’abord enseigné la philosophie en lycée et en classes préparatoires avant de se consacrer à l’histoire. Cette spécialiste de la Révolution française et de la France républicaine était bien placée pour évoquer Germaine Tillion panthéonisée par la République.

– Enfin, Guillaume Piketty, directeur de recherches au Centre d’histoire de Sciences Po Paris et spécialiste de la Résistance dresse le portrait de Pierre Brossolette sur lequel il a déjà écrit Pierre Brossolette, un héros de la Résistance (Odile Jacob, 1998).


Vendredi 29 Mai 2015
Paul Piccarreta

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