Emissions de télé-réalité : enquête sur l'envers du décor


Les Princes de l’amour, Undressed, Les Marseillais vs le reste du monde... Ce genre d'émissions de télé-réalité envahissent nos écrans. Elles ne coûtent pas cher aux maisons de production mais quel est le prix à payer pour les participants et aussi pour les spectateurs ? Enquête.




"Ma motivation première était la visibilité que naïvement je pensais que ça m'apporterait !" Jeune mannequin, Sabrina ne s'est pas méfiée lorsque des casteurs sont venus lui proposer de participer à l'Ile des 4 Vérités ! "Je ne connaissais pas l'émission. On m'a promis un tremplin et j'ai accepté", témoigne-t-elle.

Mais comme Sabrina, la plupart des participants aux émissions de télé-réalité dites "d'enfermement" (filmées en continu dans un espace unique et clos ) doivent vite déchanter : les offres alléchantes des producteurs ne sont souvent que des illusions et les tremplins promis peuvent même se transformer en descente aux enfers.

Un miroir aux alouettes

Impressionnés par l'univers médiatique et flattés d'avoir été choisis, les futurs candidats se laissent souvent appâter par des promesses de célébrité et de réussite. Certains voient dans leur participation un moyen de sortir de leur condition sociale ou au moins d'évoluer.

Participer à ces émissions permet également de vivre un temps dans le luxe, de voyager... ce que la plupart des candidats ne peuvent s'offrir. "Le positif de la télé est de pouvoir réaliser des rêves que l'on ne pourrait pas faire par nous-mêmes ne serait-ce que financièrement. Tout est pris en charge. Cela incite beaucoup à vivre ce genre d'aventure !", avoue Laurie, ancienne candidate de The Island.

​ Ils pensent donc avoir de la chance, du talent, une opportunité. Or, ils sont victimes d'une stratégie commerciale sans scrupules.

Les participants n'ont souvent rien demandé

Tout d'abord, la plupart des participant ne candidatent pas spontanément. On vient les chercher. Les productions pratiquent le casting sauvage. Leurs chasseurs de têtes écument les boites de nuit provinciales, les salles de sport, les salons de coiffure.

Une fois le candidat idéal repéré, on le couvre de compliments : "Tu as l'air d'être une personne exceptionnelle",  "tu seras magnifique à l'écran", "Tu es la pièce manquante de notre émission"... ce qui donne forcément au candidat potentiel l'impression d'avoir été distingué et choisi, d'être quelqu'un d'important, de spécial.

Casteurs vs candidats : aux extrémités de l'échelle sociale

En réalité, ces "chasseurs de tête" recherchent des profils qu'ils pourront caricaturer : la bimbo, le macho, la timide, le gay … Il leur faut des profils qui marchent à l’écran : des physiques agréables mais très stéréotypés. De jeunes filles blondes à forte poitrine, portant des extensions, des hommes musclés, tatoués, hyper virilisés.

N'est-il pas méprisant d'enfermer les candidats dans des stéréotypes qui vont les réduire aux yeux des téléspectateurs à des personnes vulgaires et décérébrées ? Il est vrai que les producteurs et les jeunes participants ne sont pas issus du même milieu social. Le gros rang des casteurs sortent d'écoles de journalisme, de communication ou de Science Po, alors que la majorité des candidats n’ont pas de diplômes. Ils sont par exemple serveurs, coiffeurs ou demandeurs d’emploi et viennent souvent des quartiers populaires.

Les jeunes qui sont sélectionnés sont vulnérables et facilement manipulables. Ils sont d'ailleurs choisis sciemment pour cela. Les combats de gladiateurs ont été remplacés par un jeu du cirque moderne. On rit de personnes peu cultivées, qui confondent les expressions françaises, font des fautes d’orthographe. "Cela détend de regarder des gens cons, on se sent plus intelligent, au-dessus de tout ça", nous confie Lucas, adolescent de 14 ans.

Tout est scénarisé

Ces profils caricaturaux permettent de créer des scénarios. Les téléspectateurs attendent des événements croustillants, des couples qui se forment, rompent, des disputes…. Or comme le quotidien n’est pas toujours passionnant et qu'il faut corser les choses - et aussi faire de l’audimat - la production oriente souvent les discours et les comportements des candidats.

“L'image de moi qui a été montrée est fausse, témoigne Mélody, ex candidate des "Princes de l’amour. Trop souvent ma maman ou mes sœurs m'appelaient en regardant un épisode pour se rassurer sur un fait qu'elles venaient de voir. Car oui, j'ai fait beaucoup de choses demandées par la prod. Je ressentais de la pression… Par exemple, quand j'ai embrassé mon prince, c'est la prod qui me l’a demandé. La prod choisit tout."
 
"Nous sommes clairement des pantins manipulés"


Les candidats font ainsi des choses qu'ils ne veulent pas vivre. Ils ne sont pas tout à fait libres.Honnêtement c'est frustrant quand vous devez dire que la personne vous plait alors que ce n'est pas du tout le cas. J'ai été déçue par ces méthodes, j’ai aussi pensé aux gens à l’extérieur et je me suis rendu compte que j’étais à la limite du ridicule. On nous amène à dire des phrases qu'on avait pas envie de dire. La production nous manipule pour que les épisodes aillent là où elle veut. Nous sommes clairement des pantins.” dit Sophie, également candidate des "Princes de l’amour".

Des montages malhonnêtes

Non seulement on dicte aux candidats ce qu’ils doivent faire, mais le montage permet d’affiner encore l’intrigue. Les cameramen ont les pleins pouvoirs. Ils peuvent boycotter des candidats au montage, les candidats le savent et cela rajoute de la pression.

A la manipulation du montage s’ajoutent parfois des techniques mises en oeuvre par les producteurs. Ainsi, au "confessionnal", les candidats s’expriment devant les téléspectateurs. Or, ils répondent aux questions d’un journaliste invisible. Dans son livre La Tentation d'une île, Philippe Bartherotte, ancien journaliste de télé-réalité, dévoile la façon dont ces interviews sont conduites : “Ne coupez jamais votre candidat avant d’être allé au bout d’une idée… Relancez constamment jusqu'à ce qu’il vous balance ce que vous attendez (...) Daniel s’est prêté docilement à l’entretien. Il a répondu à mes questions avec la meilleure volonté du monde. Il est conditionné, mais il ne s’en rend pas compte."

Il ajoute, plus loin, qu’il peut arriver que des candidats se rebellent, et que dans ce cas la méthode forte est utilisée. Certains journalistes n’interrogent plus le candidat, ils le démolissent. Le candidat, en pleurs, se plie alors aux ordres.

Des techniques qui s'apparentent à de la maltraitance

Cette maltraitance se met en place dès le début de la participation au jeu. Les candidats ne connaissent pas leur destination et doivent taire leur participation à leur proches, comme en témoigne, Ella Gbezan dans son livre Secret Story 3, l'envers du décor raconté par les candidats.

La production joue avec la fatigue des candidats. Empêcher quelqu'un de dormir correctement est une torture. Le sommeil est essentiel pour la santé physique et mentale, pour avoir un bon discernement et savoir gérer ses émotions. “Dans les moments où mon cerveau, n’était pas alimenté, j’éprouvais des difficultés à me concentrer. Je passais en mode répétition, en mode mouton. Je ne prenais pas assez de recul pour mettre le “hola” quant à ce que la production tentait de me faire dire", révèle Ella Gbezan

Pour affaiblir encore plus les candidats, la production encourage fréquemment la consommation d’alcool. Philippe Bartherotte, raconte dans son livre comment l’alcool est nécessaire au fonctionnement des émissions. Sur "L’île de la tentation", les équipes veillaient à ce que le champagne coule à flot. Et les candidats qui ne consommaient pas étaient pénalisés.

Un environnement qui favorise la violence

Fêtes alcoolisées, agressivité, vulgarité… Les candidats sont montrés sous des jours peu reluisants. Ces émissions de télé-réalité d'enfermement ont pour règle l’élimination successive des candidats, ce qui encourage la rivalité. Les candidats cherchent par tous les moyens à se mettre des bâtons dans les roues, en répandant des rumeurs pour détruire des relations amicales ou amoureuses.

Ces comportements négatifs font figure de modèles pour les téléspectateurs, qui sont surtout des jeunes. Des images violentes de candidats en train de se lancer des verres au visage, d’en venir aux main sont diffusées. Ceux qui sont sélectionnés savent que pour rester à l'antenne, faire du buzz et ainsi sortir du lot, ils doivent écraser les autres.

"Être insultée en permanence, critiquée, s'en prendre plein la gueule dans une émission censée être de divertissement, c'est désespérant !",  témoigne Sabrina, concurrente de "L'île des 4 vérités".
 
C'est la jungle où règle la loi du plus fort


Certains candidats deviennent des boucs émissaires. "Une candidate harcelée m'a confié un jour qu’elle avait envie d'en finir… C’est tellement simple de critiquer ! La télé ce n’est pas ce qu'on veut nous montrer, il faut être fort mentalement", ajoute Mélody.

Les émissions de téléréalité d'enfermement ne favorisent jamais l’entraide, la dignité et le respect des autres. Elle propose un modèle de société individualiste. C’est la jungle où règne la loi du plus fort. Cette exposition répétée à la violence produit une désensibilisation chez les téléspectateurs.
Les adolescents qui consomment de la télé-réalité s’insultent plus facilement, confondant moqueries et jeux. "Salope" ou "pute", gros mots sans cesse répétés dans ces émissions, deviennent des surnoms affectueux .

Un sexisme omniprésent

Cette violence, déjà problématique en soi, est associée à une hyper-sexualisation des scénarios : coucheries, tromperies, commentaires explicites et crus. Tout est fait pour sexualiser les filles (concours de beauté de filles en maillots de bain …).

La production a tendance à favoriser les passages à l’acte en mettant à disposition jacuzzi, suite nuptiale… Une candidate des "Princes de l’amour" a confessé qu’au lit “ça accrochait super bien” avec son prétendant, et qu’il avait couché avec d’autres filles sur le tournage. Celle-ci sest faite traiter de pute sur les réseaux sociaux.

La vision des rapports entre hommes et femmes est stéréotypée et inégalitaire. Les hommes sont considérés comme des Dom Juan dominateurs et les filles comme des séductrices devant leur plaire. Dans "Bachelor" ou les "Princes de l’amour" par exemple, les garçons ont plusieurs filles à leur disposition comme dans un harem et ils doivent en choisir une à la fin du jeu.

Un modèle unique proposé aux jeunes

La télé-réalité est un des rares programmes mettant en scène des jeunes. A côté de cela, peu d'autres émissions montrent des jeunes intelligents, engagés, ayant des valeurs. Faute de trouver de tels modèles, beaucoup de jeunes s’identifient aux candidats des émissions de télé-réalité.

De plus, les émissions d'enfermement disent à la jeunesse qu’elle n’a pas besoin de faire d’efforts pour percer et ainsi réussir dans la vie. Elle fait miroiter l’argent facile et rapide au détriment de véritables projets de vie qui demanderaient de l’apprentissage, des études, du temps.

Une étude réalisée en 2011 par l’Education Nationale montre que les émissions de télé-réalité ont une mauvaise influence sur les résultats scolaires des collégiens, qui chutent de 11% à 16% selon les domaines étudiés.

Devenir une star en quelques jours : les sirènes de la télé-réalité

Ainsi les "Anges de la télé-réalité" accueillent des candidats qui ont un projet professionnel prestigieux : devenir un grand footballeur, un chanteur célèbre... mais aucun talent dans le domaine choisi.

Déconnectés du réel, les candidats n’écoutent que leur ego gonflé par les promesses de la production. Damien Le Guay, philosophe et auteur de L’empire de la télé-réalité, décrit la télé-réalité comme "symptomatique de cette post-modernité où l’individu est roi et pense être tout puissant. Il a tous les droits : il peut tout négocier, tout prendre, tout désirer, mais psychiquement, il est fragile, incapable de se stabiliser, de s’engager autrement que sur le court terme. Il ne se sent lié par rien. Chacun vit pour soi."

Les adolescents regardant ces émissions les prennent comme une survalorisation de l’individualité où chacun obéit au pouvoir de la télévision. La télé-réalité est une forme de régression. C'est une gloire illusoire, les revenus des candidats étant loin d'être mirobolants. Les participants sont rémunérés au minimum 370 euros par semaine et une fois l’émission terminée, ils sont jetés aux oubliettes.

Les jeux concours, un autre type d'émissions
Nous ne parlons pas ici des émissions basées sur un savoir-faire telles que "The Voice", "Top Chef", "Cousu main"... qui ne se caractérisent pas par l'observation d'un groupe de personnes enfermées mais qui sont des jeux, des concours qui valorisent les candidats et peuvent avoir des répercussions positives sur leur carrière. 

Après l’émission, retour à la réalité

Après leur participation, les candidats ont souvent du mal à retrouver du travail. Cet épisode fait tâche sur leur CV. Il ne leur reste plus qu’à postuler pour une autre émission de télé-réalité, continuant leur course aux contrats éphémères. Bien entendu leur “projet professionnel “ ne voit jamais le jour.

Pire que cela, ils sont parfois conduits à des extrémités. Jeremstar, célèbre bloggueur et journaliste de télé-réalité révèle dans une enquête l’existence d’un réseau de prostitution au sein de la télé-réalité. Son livre intitulé Jeremstar, ma biographie officielle dénonce à travers de nombreux témoignages la prostitution proliférant dans ce milieu. De "vieux cochons" enverraient des demandes de faveurs sexuelles à d’anciennes candidates contre de l'argent. Narmada ancienne candidate de "Cash Island", affirme avoir reçu des propositions pour des "package holidays" (accompagnement dans des lieux paradisiaques et des faveurs sexuelles), rémunérés 50000 euros. Une pratique que Jeremstar détaille dans son livre.

A l’exemple de Jeremstar, plus les anciens candidats témoigneront des pratiques opaques, plus les jeunes seront informés et protégés du monde de la téléréalité de plus en plus inquiétant.

Des livres pour aller plus loin


Jeudi 8 Mars 2018
Blanche Martire
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