Dr Denis Mukwege : un médecin au secours des victimes de violences sexuelles


Ce gynécologue congolais est mondialement connu pour son travail auprès des victimes de violences sexuelles. Mais "l'homme qui répare les femmes" se bat aussi pour que ces crimes soient jugés et ne puissent plus se reproduire. Un combat salué par le Prix Nobel de la Paix 2018.



Le Dr Mukwege sur l'affiche du film "L'homme qui répare les femmes, la colère d'Hippocrate".
Dans son hôpital de Panzi, non loin de Bukavu, à l'Est de la République démocratique du Congo, il étonne par son professionnalisme et son courage. Le docteur Denis Mukwege est à la fois le directeur de cet établissement bien équipé offrant des soins de qualité à la population congolaise... et l'un des gynécologues-obstétriciens les plus réputés d'Afrique.

Dans son service de gynécologie, en effet, on ne se contente pas de traiter les pathologies courantes ou les troubles de la reproduction. Les femmes ayant subi des violences sexuelles sont ici accueillies, opérées, restaurées dans leur corps et aidées à se reconstruire.

Un accompagnement médical mais aussi psychique, juridique et économique leur est prodigué. C'est ainsi que 54 471 survivantes de violences sexuelles ont été soignées à Panzi de la fondation de l'hôpital en 1999 à août 2018.

Derrière le médecin, un homme en colère

Pourtant le docteur Mukwege n'est pas en paix. Certes, le travail accompli à Panzi sert de référence dans le monde entier. Certes, il est considéré comme un grand spécialiste de certaines "réparations" gynécologiques.

Mais comment oublier les douleurs et les cris des femmes passées entre ses mains ? Et surtout, comment taire les crimes innommables de ceux qui les ont mutilées, crimes qui se sont perpétués des années dans l’indifférence et l’impunité ?
 
Il poursuit inlassablement son combat pour que de tels crimes soient nommés, jugés, condamnés et proscrits à jamais !


Alors, Denis Mukwege est un homme en colère. Depuis le début des années 2000, il dénonce la guerre et la violence qui ravagent sa région du Sud-Kivu. Jamais il n’a voulu se réfugier derrière sa blouse blanche ni accepté de se taire.

A la tribune de congrès médicaux puis de conférences internationales et devant les Nations-Unies, il poursuit inlassablement son combat pour que de tels crimes soient nommés, jugés, condamnés et proscrits à jamais !

Bande-annonce du documentaire "L'homme qui répare les femmes, la colère d'Hippocrate" 


Le courage de parler envers et contre tout

Pour ces prises de position, à maintes reprises on l'a menacé ou voulu l'intimider. En 2004, son cabinet de consultation est mitraillé, heureusement en son absence. En 2011, il reçoit des menaces des dirigeants congolais alors qu'il doit prendre la parole à l’ONU le lendemain.

Et le 25 octobre 2012, il échappe à un attentat à son domicile mais Jeff, son fidèle employé est abattu. Puis depuis son prix Nobel de la Paix, en 2018, il ne peut vivre et travailler que sous protection armée !

C'est que la vérité qu'il dévoile gêne beaucoup de monde. Dans cette zone proche des frontières du Burundi et du Rwanda, les bandes armées se disputent l'accès à des minéraux rares. Le tribalisme attise la haine et les gouvernements sont trop faibles pour assurer la paix et la justice.
Du fait des tabous, les femmes violées sont considérées
comme « souillées » et exclues
Résultat : les villageois vivent dans la crainte des attaques de rebelles. Et les femmes sont les premières victimes de ces actes barbares, le viol étant systématiquement utilisé comme arme de guerre. Pourtant, du fait du tabou pesant sur le viol, on les considère souvent comme "souillées" et beaucoup sont exclues de leur famille ou de leur église.

Voilà ce qui met en colère le Docteur Mukwege, lui qui a choisi la gynécologie-obstétrique pour aider les femmes à mettre leurs enfants au monde, et non pour réparer des vagins détruits par des soldats !

A 8 ans, il sait qu’il sera "muganga"

Jamais il n'aurait imaginé en effet devoir soigner de tels traumatismes. Au départ, Denis Mukwege voulait d'ailleurs être pédiatre.

Ce fils d'un modeste pasteur protestant né en 1955 reçoit sa vocation médicale en accompagnant son père au chevet d'un petit garçon malade. Il admire la sagesse et les prières de son père, mais veut aider les enfants en leur prodiguant des médicaments. A 8 ans, il décide qu'il sera un "muganga", un soignant.

Malgré les petits moyens de ses parents, il étudie d'arrache-pied pour y arriver et doit s'exiler au Burundi pour faire ses études de médecine. En 1983, il commence alors sa carrière à l'hôpital de Lemera, propriété de missionnaires suédois, pensant toujours devenir pédiatre;

Mais comme souvent au cours de sa vie, les événements vont lui inspirer un autre choix.

Aider les femmes à donner la vie… sans drame et sans souffrance

Chaque jour à Lemera, des femmes arrivent parce que leur accouchement s'est mal passé. Certaines ont marché des jours entiers avec un foetus mort qui pend entre leurs jambes ; d'autres se sont presque vidées de leur sang. La mortalité est énorme, chez les mères comme les enfants.
 
Le docteur Mukwege - qui est alors un jeune père de famille - est profondément ébranlé. Il faudrait un médecin spécialiste pour mieux les prendre en charge, mais qui voudra venir dans ce petit hôpital perdu dans les montagnes du Congo ?
Alors, il s'interroge : "pourquoi pas moi ?"

Une nuit, alors qu'il est le seul médecin présent, une femme arrive en pleine hémorragie. Il faut lui enlever l'utérus pour la sauver. Il n'a jamais pratiqué ce genre d’opération, mais il se lance… en suivant un manuel de médecine et en priant à chaque instant. La réussite de l'intervention confirme son projet de se spécialiser en gynécologie-obstétrique.
 
"Le désir d'empêcher la mort et la souffrance au moment de l'accouchement, voilà quelle était ma vocation, raconte-t-il, et j’étais prêt à faire toutes les études pour y parvenir".

Après ses études à Angers, il choisit de retourner exercer dans son pays

De fait, en 1984, il s'envole pour la France avec 1000 dollars en poche - toutes ses économies - pour faire sa spécialité de gynécologie-obstétrique sans savoir encore comment il pourra subvenir à ses besoins. Heureusement, la mission Pentecôtiste en Suède va le soutenir et cinq ans plus tard, il est gynécologue-obstétricien.
 
On lui propose alors un poste à Angers, 100 fois mieux payé que ce qu'il peut espérer chez lui. Mais non. Ce serait trahir sa mission, sa parole, et les attentes de ceux qui l'ont soutenu. Et puis, cet homme-là n'a pas choisi la médecine pour son confort ou son prestige, mais bien pour soulager les souffrances de ses semblables et répondre à leurs besoins.
 
En 1989, il retrouve donc son hôpital de Lemera et exerce avec bonheur sa nouvelle spécialité : il améliore l'accueil des femmes enceintes et apprend à traiter un problème médical fréquent chez les très jeunes mères : la fistule obstétricale, qui rend les accouchements dangereux et handicape les femmes à vie.
 
Mais les troubles violents qui vont agiter son pays dans les années 90 lui laissent peu de répit.

Confronté au fléau du tribalisme, il est chassé de son propre hôpital !

En 1991, déjà, les missionnaires suédois qui tenaient son hôpital doivent quitter le pays précipitamment pour échapper à des groupes armés. On lui remet les clés de l’hôpital dont il devient le médecin-chef.
 
Puis en 1994, il est chassé lui-même de Lemera par une émeute car il n’appartient pas à l'ethnie locale… Il y rentre un mois plus tard, mais le vent mauvais du tribalisme s'est levé et va entraîner son pays dans la tourmente.

En avril, un terrible génocide débute au Rwanda voisin. Quand les tueurs Hutus sont stoppés, ils fuient au Congo et rejoignent des milices qui cherchent à renverser le président congolais de l’époque, le sinistre dictateur Mobutu. Le feu de la violence gagne le Sud-Kivu…
 
Malgré les bruits de tirs qui se rapprochent, le Docteur Mukwege n'imagine pas que l'on puisse s'en prendre à l'hôpital de Lemera. C'est la plus grande structure de soins de la région ; bien gérée, elle comporte 300 lits et accueille toute personne quel que soit son camp ou son ethnie. Jamais, pense-t-il, on n'osera profaner un tel sanctuaire. Il se trompe hélas.

Le massacre de Lemera : un tournant pour sa vie

Le 6 octobre 1996, l'hôpital de Lemera est sauvagement attaqué. Conscients du danger, beaucoup de malades se sont déjà enfuis ; mais 34 autres n'ont pu le faire : ils sont abattus au sol ou dans leur lit. Les trois infirmiers présents sur place sont aussi massacrés

Et le Docteur Mukwege ? Quelques jours auparavant, il a dû conduire à l'aéroport un ingénieur suédois dont le pied s’était gravement infecté. Leur voiture a miraculeusement réussi à passer entre les tirs sur une route tenue par les rebelles. Il est donc bloqué à Bukavu sans pouvoir rentrer à Lemera lorsqu'il apprend le massacre… 

Encore des années plus tard, dans toutes ses conférences, il ne cessera de dire combien cet événement fut un choc terrible. 

Son discours à la réception du Prix Nobel de la Paix en 2018 :

Après le massacre de Lemera, très choqué, il se réfugie alors au Kenya avec sa femme et ses enfants. Pour peu de temps… On lui propose de prendre un poste au Soudan, mais à nouveau il sent que sa place est au Sud-Kivu parmi les siens.
 
Alors, dès la chute du président Mobutu en 1997, il rentre à Bukavu. Qu'importe la guerre, la peur et la violence, du moment qu'il peut soulager des souffrances et aider des femmes démunies à donner la vie.

Confronté pour la première fois à des actes d'une extrême violence

C'est dans ce contexte troublé que va être édifié l'hôpital de Panzi. A Lemera, Denis Mukwege avait déjà eu le projet de construire une annexe plus proche de la grande ville de Bukavu. La tragédie de Lemera le pousse à aller de l'avant. La première pierre est posée à Panzi en 1999 et malgré des combats permanents, la construction s'achève en 2002.

En attendant, il poursuit les soins dans une clinique mobile ; c'est là qu'en 1999, il opère pour la première fois une femme victime de sévices sexuels. Elle a déjà un certain âge et peine à raconter ce qui lui est arrivé. Six soldats l'ont violée, puis, l'un d'eux a tiré avec son arme dans ses organes génitaux.

"Je tombais des nues, je n'avais encore jamais rien vu de pareil", témoignera le médecin.

Face à la barbarie, il tente de réparer le corps des femmes

Cette femme est hélas la première d'une longue liste. Quand l'hôpital de Panzi ouvre ses portes, le viol des femmes de tout âge - des petites filles aux plus âgées - devient un fléau redoutable dans l'Est du Congo.

Les bandes armées de tout bord violent pour terroriser les villageois, soumettre les hommes, empêcher les femmes de cultiver les champs, disloquer les familles - puisque les femmes violées sont souvent chassées et marginalisées - et affamer leurs enfants.
 
Sur sa table d'opération, le chirurgien tente l'impossible


A Panzi, le Dr Mukwege fait le constat horrifié des blessures imposées par ces soldats : après des rapports sexuels sous la contrainte, ils mutilent les organes génitaux de leurs victimes avec toute sorte d'armes et d'objets. Des femmes meurent d'hémorragie, beaucoup sont laissées stériles ou souffrantes à vie.

Alors sur sa table d'opération, le chirurgien tente l'impossible : il apprend à recoudre des chairs déchirées, à restaurer l'intimité et si possible la fertilité de ces femmes traumatisées. Ces circonstances terribles font de lui un expert du traitement des violences sexuelles. Il devient, selon le titre du beau film de Thierry Michel, "l'homme qui répare les femmes".

Soutenu par la communauté internationale, il reçoit de nombreux Prix

Remise du prix Sakharov 2014 à Denis Mukwege au Parlement européen © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons
Mais d'où lui vient la force d'affronter tant d'horreurs, de poursuivre son travail de chirurgien et de dénoncer ces crimes au péril de sa vie ?

Au fil des ans, le travail inédit du Dr Mukwege est de plus en plus connu, en République démocratique du Congo, puis en Afrique et dans le monde. Il est salué par de nombreux prix et distinctions décernés par la France, la Suède, les pays européens, les Nations-Unis... En 2014, l'Europe lui décerne le Prix Sakharov "pour la liberté de l'esprit" et en 2018, il reçoit à Oslo le Prix Nobel de la Paix.

C'est là pour lui un grand soutien, financier d'abord - tous les prix étant reversés à l'hôpital de Panzi via une Fondation - et surtout moral. Le travail du Docteur Mukwege étant désormais connu mondialement, il est souvent invité comme témoin à la tribune des institutions internationales.

Contre le désespoir, la force de la Foi

A l'hôpital de Panzi, au milieu des femmes qui reçoivent un traitement global. © Fondation Panzi
Mais ce n'est pas tout. Depuis sa première intervention à la tribune des Nations-Unies en 2006, il sait que les discours ne peuvent suffire à éradiquer tout ce mal. Il pense à l'époque que son intervention face aux ambassadeurs du monde entier va changer les choses... avant de découvrir, stupéfait, que la chaise du représentant de son pays reste vide.

Les discours ne sont rien sans l'action, concrète, bienfaisante et persévérante. Alors face aux puissances à l'oeuvre en Afrique centrale, il invoque aussi l'amour, le courage et la Foi. Il a tant de fois échappé miraculeusement à la mort, que sa confiance en Dieu est plus forte que jamais. Il est même devenu, comme son père, pasteur pentecôtiste, ce qui étonne bien des occidentaux.

A l'hôpital de Panzi, chaque matin, malades et soignants se réunissent pour prier. "C'est cette union entre la foi et les soins concrets qui permet aux patients de combattre le désespoir et leur donne la force de continuer à vivre, explique Denis Mukwege. Car chez nous, le corps et l'esprit son intimement liés, telle est notre culture".

La longue quête de la justice

Mais pour remettre debout les victimes, il faut aussi que justice soit rendue. Que les auteurs de crimes et de viols soient jugés et sévèrement sanctionnés afin que cesse l'impunité et que les militaires soient dissuadés de commettre de tels actes !

Durant des années, le cri du Docteur a semblé sans effet. Les violences et l'insécurité ont continué à régner à l'Est du Congo. Peu à peu cependant, des avancées se font. A l'été 2020, une vingtaine de militaires congolais ont pu être jugés et condamnés à des peines de prison pour viol.

Le Docteur Mukwege veut aller plus loin : il appelle à la création d'un tribunal pénal international pour juger tous les crimes commis au Congo... Pas question de s'arrêter en chemin, de prendre tranquillement sa retraite. Ses ennemis, d'ailleurs, ne l'ont pas oublié : il a encore reçu des menaces de mort en juillet 2020 et le nouveau président du Congo s'est dit préoccupé de sa sécurité.

Mais qu'importe, quand on on réalise sa vocation. Dans son beau livre biographique, "Plaidoyer pour la vie", il écrit : "Je voulais certes devenir médecin, mais peut-être plus que cela. Je voulais être aux côtés des marginalisés, dénoncer les injustices". Mission accomplie.

Pour aller plus loin

Vous voulez en savoir plus sur la vie de Denis Mukwege ? 

Vous pouvez lire la belle biographie qu'il a écrite en 2016 : "Plaidoyer pour la vie", aux éditions l'Archipel.

Il y raconte tout son parcours, depuis son enfance aux débuts de l'indépendance du Congo, jusqu'à ses études, ses débuts de médecin à Lemera, sa spécialisation en France, puis, au retour, ses premiers pas de gynécologue.

Et l'irruption de la violence qui vient à la fois bouleverser son pays, son destin personnel de médecin et le conduit à fonder le célèbre hôpital de Panzi.

 


Lundi 18 Décembre 2023

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