Pour changer le monde, ils explorent des "voies d'espérance"



Dans un monde en crise, l'espérance n'est pas morte. La preuve ? Des hommes et des femmes croient que l'on peut aller vers un monde plus juste, plus beau, plus humain. A condition de prendre les bonnes voies. Dix personnalités partagent ainsi leurs solutions dans un livre : "Nos voies d'espérance". Ecologie, politique, spiritualité. . . Paul Piccarreta a rencontré trois de ces grands témoins.




De g. à dr. : Abd Al Malik, Nicolas Hulot, Anne-Sophie Novel, Pierre-Henri Gouyon. Photos : Julie Mazaud
De g. à dr. : Abd Al Malik, Nicolas Hulot, Anne-Sophie Novel, Pierre-Henri Gouyon. Photos : Julie Mazaud
Trouver des voies de bonheur en prenant de la distance avec le matérialisme ambiant.  Donner sens à sa vie dans une quête plus intérieure. Tel est l'enjeu du livre "Nos voies d'espérance" (Ed. Actes Sud / Les liens qui libèrent), dans lequel Olivier Le Naire, journaliste, publie dix entretiens avec dix grands témoins contemporains.

Chacun prend un problème à bras le corps, le dissèque, l'examine, et offre sa réponse toute humble. Car l'exercice est ici des plus périlleux. Il s'agit de trouver des réponses adaptées à la crise durable que nous traversons ; qui est à la fois écologique et anthropologique.

Parmi la dizaine de témoins du livre – dont des personnalités comme Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir ou Pierre Rabhi – j'ai rencontré  la blogueuse et journaliste Anne-Sophie Novel, le scientifique Pierre-Henri Gouyon et le slameur Abd al Malik.

Anne-Sophie Novel : Hasta siempre la corévolution !

Pour changer le monde, ils explorent des "voies d'espérance"
Voulez-vous combattre la grisaille ambiante ? Suivez le chemin d'Anne Sophie Novel, journaliste - elle dirige le site ecoloinfo.com - et blogueuse. En 2009, elle s'est rendue comme beaucoup d'écologistes au sommet de Copenhague sur le climat.  Foncièrement déçue par ce qu'elle y entend, elle comprend une chose : le changement ne viendra pas d'en haut, mais partira d'en bas.

Très concrètement, cela veut dire qu'à l'échelle locale, les pieds bien fichés dans le sol, il peut se passer beaucoup de choses que l’on n'espérait pas.

Anne-Sophie décide donc d'explorer cette idée de consommation collaborative, une organisation des citoyens par le bas, justement, sans passer par l'Etat. Elle constate que beaucoup d'initiatives naissent sur le web : la transition économique est en marche, elle se fait sous nos yeux. 
Avec internet, comprend-elle, tout se partage ; l'information se partage, un trajet en voiture se partage, un appartement  et même des objets se prêtent ! Autant d'initiatives qu'il était impossible d'imaginer il y a une quinzaine d'années. 
 
"La jeune génération a des outils qui lui permettent de s’approprier l’espace public à sa manière "

Alors Anne-Sophie recense. Du  socio-financement - avec Kisskissbankbank par exemple - qui consiste à lever des fonds en faisant appel au passant de la bande passante, au Couch surfing qui consiste à prêter son canapé une nuit pour dépanner. Pour elle, c'est une "corévolution". C'est un nouveau possible. Cette révolution d'un genre nouveau, la jeune blogueuse la perçoit comme profondément écologique. Pour elle, c'est un moyen d’échapper à un consumérisme malsain. "Etre écolo, confie-t-elle, ce n'est pas une idéologie, c'est une nécessité".

Alors quel message passer à la jeune génération envahie par le vague à l'âme de l'époque ? La politique n'a plus l'air d'être son affaire si l'on en croit les enquêtes récentes. Certainement. Mais "la jeune génération a  des outils qui lui permet de s’approprier l’espace public à sa manière", répond-elle fermement.  

Pas de pessimisme donc, pour elle , "les jeunes sont capables de faire des projets  et d'avoir des engagements sans passer par les partis politiques. Ils commencent à  penser le long terme." Contrairement, peut-être, à la génération précédente…

Abd Al Malik, slameur : il chante pour la paix, la réconciliation nationale

Pour changer le monde, ils explorent des "voies d'espérance"
Il a grandi dans les quartiers chauds de Strasbourg, avec son père et sa mère au début, puis seul avec sa mère et ses six frères et sœurs. Lorsqu'il a eu  6 ans, ses parents ont divorcé. Fils de parents congolais immigrés, on pouvait lui prédire le pire en termes d’avenir : voyou, analphabète, dealer. Oui, mais non.

Il s'appelle Abd al Malik ; il a un sourire d'ange, une voix mélancolique et rassurante en même temps (un peu comme un père justement), et un jugement bien affûté. Tout le contraire de ce qu'on pouvait s'imaginer.
"Camus, c'est mon gars. Césaire, c'est mon gars. Sénèque, c'est mon gars. C'est ma bande en fait !"

Vous connaissez sûrement ce rappeur, slameur et  écrivain. Abd Al Malik est aujourd’hui l'un des représentants de cette France périphérique qui a un message fort et clair à donner. Lui chante pour la paix, la réconciliation nationale.

Le slameur a eu chaud, très chaud pourtant. Ado, il deale et pratique le vole à la tire. Autour de lui, ses amis meurent du SIDA, d'overdose, gisent en prison.  Et puis la lecture l'a pour ainsi dire sauvé, in extremis.  Dyslexique, il parvient à surmonter cet obstacle et se découvre une attirance pour l'écriture. Cela devient sa façon de vivre et de comprendre le monde, d'intégrer la difficulté de ce qui se passe autour de lui. Cela lui permet aussi,  plus tard, de faire de la philosophie et des lettres classiques.

Depuis, ses textes sont imprégnés de sagesse et d'espoir, pas seulement parce qu'il a lu Camus et tant d'autres, mais parce qu'il a su reconnaître ce qu'il y avait de bon et de beau dans la vie malgré son histoire.

Sa voie d'espérance : "Je viens avec un grand coeur"

Abd Al Malik est un témoin, il parle d’expérience vécue et livre ses pistes sans théoriser. Ce qui l’intéresse, c’est la rencontre et l’échange. Dans ce livre qui de son point de vue ressemble plus à une expédition qu’à un savant traité, il débarque avec son histoire, parmi "tous ces cerveaux", il vient livrer sa souffrance et ses joies. Comme il le dit lui-même , il "vient avec  un grand cœur".
 
"Lorsqu'on parle d'islam aujourd'hui,
on ne questionne pas les savants mais les exégètes du terrorisme."

Il y a cette question aussi, qui le taraude. Pourquoi s'en prend on à l'islam de France depuis quelques années ? Touché par la pensée Soufi, Abd al Malik pense la religion en termes de don, de savoir, de paix. On est loin des kamikazes terroristes que beaucoup fantasment. 

Il faut écouter ce slameur autant pour la beauté de certains de ces textes que pour la chaleur qui se dégage du personnage. L'homme a un témoignage puissant, qui devrait servir d'exemple et rendre son souffle à l'âme de l'époque. Et si certains d'entre vous le suivaient avec encore plus d'attention ? Chiche.

Pierre-Henri Gouyon, biologiste : pour une éthique du vivant

Pour changer le monde, ils explorent des "voies d'espérance"
Enfin j'ai rencontré Pierre-Henri Gouyon, un biologiste attaché à l'écologie. Un qui pourrait même passer pour un philosophe. Cela tombe bien, puisque selon l’adage, "science sans conscience n'est que ruine de l'âme".

"L'histoire de Dédale,qui était un inventeur génial mais pas vraiment un philosophe, illustre très bien ce type de raisonnement, dit-il dans l'entretien publié dans le livre. Tout repose sur la conviction qu'une nouvelle technique viendra forcément compenser les inconvénients occasionnés par la  technique précédente." 

On connaît tous un peu cette histoire. Les savants fous créent des monstres, et pour réparer le mal commis, ils créent d'autres monstres. Mais au nom de quoi les laisse-t-on faire? 
"Nous avons besoin de principes sur la manière de considérer la vie.
Et pas seulement la vie humaine."

Pierre-Henri Gouyon a une réponse, et il n'a pas peur de dénoncer les grands dogmes de l'époque : la science et  le progrès technique qui l'accompagne. Dogmes ? En effet, avec les scientifiques et les ingénieurs d'aujourd'hui, nous sommes un peu entrés en religion. Difficile de contester leur approche (quand bien même il s'agirait de s'opposer au clonage). Comme autrefois dans les religions, les contestataires sont devenus des apostats (ceux qui renient leur foi).  

Pour Pierre-Henri Gouyon, les raisons d'espérer se jouent donc dans le regard et les questions que nous pouvons poser sur nos activités. Nos actes sont-ils sans conséquences, par exemple ?
"Nous avons besoin de principes sur la manière de considérer la vie, assure le scientifique. Et pas seulement la vie humaine. Globalement, existe-t-il quelque chose de respectable dans tout ce qui est vivant, et que signifie respecter le vivant ?"

A l'heure où la terre est exploitée, les sols dévastés, les corps humains maltraités sous l'injonction répétée de la technologie ; il y a urgence à repenser les fondements anthropologiques. Reste cette question : quel monde voulons-nous pour demain ?

Un livre et un manifeste

Pour aller plus loin, vous pouvez lire les dix entretiens publiés dans le livre "Nos voies d'espérance", par Olivier Le Naire, Coédition Actes Sud - LLL Les Liens qui libérent
(225 p. 18,80 eur.)

Vous pouvez également lire le manifeste que les dix témoins du livre ont rédigé ensemble et s'il vous rejoint, le signer sur le site de pétitions change.org : Le manifeste des 10 voix

(Cliquez sur la couverture du livre pour accéder à la librairie)

21 Novembre 2014
Paul Piccarreta

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