Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?


Qu'en est-il, 40 ans après, des idées et des aspirations de la jeunesse de Mai 68 ? Sont-elles dépassées ? Remplacées par d'autres rebellions, ou toujours d'actualité ?




Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
D'abord, laissons de côté les débats qui opposent les "soixante-huitards" à leurs adversaires. Comme si, quarante ans plus tard, certains voulaient rejouer la nuit des barricades. Il ne s'agit pas ici de choisir un parti, soit en "rendant hommage", soit en "liquidant" un héritage. Mais simplement, de réfléchir.
Réussir ma Vie veut essayer d'aider les jeunes à tracer leur chemin et à trouver un sens à leur vie. Alors pourquoi ne pas saisir l'occasion de cet anniversaire pour se pencher sur les grandes aspirations des jeunes de l'époque ? La mise en cause de la société de consommation, le rejet de l'autorité, la soif de bonheur, de libération sexuelle, le désir de donner un sens à sa vie... Ajoutez à cela une bonne dose d'utopie et un grand élan d'engagement politique. En 2008, certaines de ces valeurs, à travers les fameux slogans de 68, continuent de résonner, même si le monde a bien changé.

En 68 : la critique de la société de consommation

Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
En 68, la France et l'Europe de l'Ouest vivent un temps de fort développement économique. C'est le coeur des Trente Glorieuses. On croit au progrès, au modernisme. La France s'urbanise, ouvre ses premières grandes surfaces, bâtit ses grands ensembles, lance ses grands projets. La "grandeur" voulue par le général de Gaulle passe par là... L'économie connaît un taux de croissance plus de 5%. De plus en plus de jeunes accèdent à l'université.
Tout baigne ? Oui mais, un philosophe américain d'origine allemande, Herbert Marcuse, qui se consacre à l'étude de la civilisation moderne, dénonce cette "société de consommation" qu'il accuse de produire pour produire. Produire pour quoi ? La consommation est-elle le seul horizon à atteindre dans la vie ? Les slogans des manifestants de Mai 68 traduisent ce malaise : "Non à la dictature de l'économie", "On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance de 5%"...

En 2008 : la quête d'un développement durable

Quarante ans plus tard, la consommation règne en maître. Portée par la recherche d'un développement économique quantitatif, la quête du confort, du bien-être, et sans doute stimulée par la faillite de bien des idéaux. La question n'est pas de savoir si les "soixante-huitards" en sont finalement les responsables comme certains les en accusent. Mais plutôt d'observer qu'aujourd'hui encore, le matérialisme est remis en question :
- L'ultra-libéralisme qui tend à orienter tout le système économique vers la recherche du profit est contesté par de nombreux partis et courants politiques. Et pas seulement des révolutionnaires d'extrême-gauche ! Nombreux sont ceux qui réclament que l'homme ne soit pas écrasé mais mis au centre du système économique. Qu'il ne soit pas réduit à l'état de consommateur passif soumis au matraquage publicitaire, mais acteur responsable de l'économie.
- La consommation sans limites des ressources de la planète pose aussi question. D'autant plus que certaines s'épuisent, et que cette consommation (d'énergie par exemple), ne va pas sans détruire ou abimer l'environnement. Le réchauffement climatique, les inégalités entre pays riches et pauvres, tout cela fait avancer la recherche d'un développement durable. Institutions internationales, Etats, associations, individus, tout le monde s'y met... De ce point de vue, le monde de 2008 va plus loin que celui de 68. La critique de la société de consommation n'est plus réservée à la jeunesse contestataire mais trouve sa place dans les grands débats de société. Confrontés à la réalité, les responsables politiques sont forcés à l'action. On n'est plus dans l'utopie mais dans le pragmatisme !

En 68 : la lutte contre l'autorité

Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
En 1968, on ne rigole pas dans les familles avec l'autorité des parents. "Tu feras ce que je t'ai dit", un point c'est tout. Idem dans les lycées, les facs, et toutes les grandes institutions. Les jeunes ne sont majeurs qu'à 21 ans, ont peu de liberté d'expression et n'ont bien sûr pas le droit de vote. Pour les étudiants de l'époque, celui qui incarne le plus cet autoritarisme, c'est le "père de la Nation", le fondateur de la Ve République : le général de Gaulle que slogans et affiches veulent déboulonner : "Dix ans, ça suffit !"... Dans le souffle des événements, les jeunes prennent la parole. Ils bousculent les enseignants, veulent s'affranchir de la culture classique jugée trop "bourgeoise", renverser les institutions... Des courants libertaires et anarchistes s'y mêlent : "Il est interdit d'interdire", "Ni dieu ni maître". Ainsi que la revendication d'une libération sexuelle, d'un droit au plaisir considéré alors comme subversif dans une société encore très rigide. Dans les années post-68, cette critique tenace de l'autorité va s'infiltrer partout.

En 2008 : la recherche de témoins

Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
Aujourd'hui, plus besoin de contester l'autorité. L'évolution sociale a été si loin, que le principe même de la transmission des valeurs et du savoir a été mis à mal. Résultat : à l'école, dans les familles, les institutions, tous ceux qui doivent exercer l'autorité ont bien du mal à s'en sortir. Les enfants de soixante-huitards eux-même ont écrit des livres pour critiquer l'éducation libertaire qu'ils ont reçu. On pleure presque après l'autorité perdue !
Pourtant, on aurait bien du mal à revenir quarante ans en arrière, à une société rigide sans dialogue ni droit d'expression ! Ce qu'on cherche aujourd'hui, ce ne sont pas des règles qui tombent d'en haut mais des repères pour pouvoir faire des choix et construire sa liberté. D'autant plus que la société est devenue multi-culturelle. On ne veut plus de maîtres mais des témoins, des adultes qui par la cohérence de leur vie et de leurs choix montrent des voies ou indiquent un sens. De même sur le plan de l'intimité : si la libération sexuelle est désormais acquise, il revient maintenant à chacun de donner un sens à sa sexualité et de construire son parcours amoureux. Pas si simple. Il y a quarante ans, on pensait qu'il suffisait d'abattre les interdits pour trouver le bonheur. Or maintenant, les murs sont par terre, mais l'amour n'est pas forcément derrière...

En 68 : la révolution improbable...

Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
Que demandaient les jeunes manifestants de Mai 68 ? Des centaines d'historiens, de philosophes, se sont posés la question dans des dizaines de livres. Au départ, il y a seulement une provocation, l'occupation de la Sorbonne par la police, qui les jette dans la rue. Leurs revendications sont précises : "Libérez nos camarades" (ceux qui ont été arrêtés par la police) et "la Sorbonne aux étudiants" ! Pas de quoi faire une révolution. Il est vrai que quelques dizaines d'entre eux militent dans des mouvements d'extrême-gauche à tendance révolutionnaire. Ils empruntent le vieux langage marxiste-léniniste de la lutte des classes et n'hésitent pas à comparer les CRS à des SS. Mais même si les affrontements sont extrêmement violents, à aucun moment ils ne pensent à aller jusqu'au bout, par exemple en investissant l'Assemblée ou l'Elysée, pour renverser le régime et prendre le pouvoir. Les uns n'y sont pas prêts, les autres pensent que la révolution doit venir des ouvriers.

... et le désir de changer la vie

Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
Alors, dans les revendications s'engouffrent des tas d'autres aspirations : on veut "changer la vie", vivre un temps de fête et de fraternité. Voilà ce qu'écrit Patrick Rotman, historien spécialiste de la période dans un de ses derniers livres (1) : "On touche là à la vérité profonde de ce mouvement, informulée, impalpable et en partie irrationnelle : la quête de ce qu'il faut bien appeler une forme de "transcendance". Au fond, un profond besoin de croire en une autre humanité, une autre société, un autre monde s'investit en 68. Cette forme de "foi" a donné à cette nébuleuse une dimension supplémentaire, un supplément d'âme, qui dépasse de loin la simple articulation d'événements politiques et sociaux. Il se passe autre chose dans les têtes, dans les coeurs, qui ne relève plus de la satisfaction matérielle, mais du domaine spirituel."

En 2008 : le désir d'habiter sa vie

Dans sa formulation politique qui emprunte au jargon gauchiste, les revendications des soixante-huitards sont bien mortes. La faillite totale des idéologies auxquelles beaucoup croyaient a d'ailleurs marqué la fin d'une époque et pour certains, un dur retour au réel. "Pour nombre de militants de cette génération, poursuit Patrick Rotman, les lendemains se révélèrent très sombres, parfois dramatiques : des milliers de lycéens avaient arrêté leurs études pour ne jamais les reprendre et se sont condamnés à rester déclassés à jamais. La gueule de bois provoquée par la désillusion et la perte de foi a conduit à des fuites en avant dans la drogue, l'alcool, voire le suicide. On a souffert d'une "casse humaine" très importante, un gâchis pour ceux qui n'ont pas supporté le retour au réel".

Les valeurs de Mai 68 ont-elles encore quelque chose à nous dire ?
Aujourd'hui l'utopie n'est plus vraiment d'actualité. En tout cas l'utopie collective. Serions-nous devenus individualistes ? Il paraît. Pourtant, le désir de révolte, de justice est toujours là. Plus concret, plus proche du réel peut-être. Trente ans de chômage sont passés par là. A 20 ans, on est prêt à se battre pour des causes précises, pour défendre ses intérêts et ceux de ses semblables : lutter contre le racisme, défendre les stagiaires, revendiquer de meilleurs conditions de vie étudiante, refuser le CPE, dire non aux OGM, demander plus de postes d'enseignants, militer pour les droits de l'homme, la biodiversité, etc. On cherche peut-être moins à changer la vie qu'à habiter sa propre vie, lui donner des couleurs, bâtir des projets. La recherche de sens n'est plus seulement politique, elle s'invite dans la vie professionnelle (on veut mettre du sens dans son travail), personnelle ou spirituelle.
D'une certaine façon, si les valeurs de Mai 68 sont bien mortes du fait de l'évolution du contexte historique, la recherche de sens qui habite chaque personne en particulier dans sa jeunesse est plus forte que jamais...
Lire aussi :
- Les événements de Mai 68
- Le Monde en 1968

Dimanche 4 Mai 2008

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